A lire et relire passionnément !

vendredi, février 03, 2006

Présentation


Le nez de Cyrano s’est mis en travers de son cœur. Alors, ce cadet de Gascogne, à l'honneur chatouilleux et au verbe haut, improvise l’amour sous les balcons à travers les traits de Christian, son rival sans esprit mais de belle apparence ! Pourtant, la précieuse Roxane, sa cousine, séduite par la beauté de ce dernier, s’est éprise de l’âme de Cyrano qui l’aime en secret. Surgissant de l’animation des rues et des théâtres du XVIIe siècle, ou encore de la turbulence des champs de bataille, s’imprégnant de la douceur des mots d'amour, il tombe de la lune, il tire son épée pour l'honneur, il se console en prêtant les séductions de son esprit et de sa bravoure à son ami Christian, mais signe toutes ses actions de poésie et de panache ! et c'est 5 actes d’une comédie héroïque pleine à craquer de poésie et d'action, d'humour et de passion.


Résumé de Cyrano de Bergerac :

Acte I

La scène se déroule dans le théâtre de Bourgogne. Un public nombreux et très mélangé va assister à la représentation de La Clorise, une pastorale de Balthasar Baro. Il y a là des bourgeois, des soldats, des voleurs, des petits marquis et aussi un père qui veut faire découvrir le théâtre à son jeune fils. On y découvre aussi Roxane, une jeune femme précieuse, Christian de Neuvillette, un jeune noble provincial secrètement amoureux d’elle, et le comte de Guiche, qui lui, a décidé de marier la même Roxane au Marquis Valvert, l’un de ses amis. Le rideau se lève et la pièce commence. C’est alors qu’intervient Cyrano, le cousin de Roxane, au moment où Montfleury, l’un des acteurs, déclame sa première tirade. Il interrompt la représentation et chasse l’acteur. Valvert intervient et se moque du nez de Cyrano. Cyrano lui répond et donne son propre spectacle à travers une brillante tirade célébrant son long appendice. Le pauvre marquis qui n'a pas la verve poétique de son adversaire est la risée de tout le parterre. Le calme revient. Cyrano, qui, malgré sa laideur, est secrètement amoureux de sa cousine, Roxane, a le bonheur d’apprendre que celle-ci lui fixe un rendez-vous pour le lendemain.

Acte II

Cyrano rencontre Roxane chez son ami, le restaurateur Ragueneau. Roxane et Cyrano évoquent leur enfance heureuse. Puis Roxane révèle à son cousin qu’elle est amoureuse non de lui, mais d’un beau jeune homme qu'elle lui demande de protéger. Elle n’a jamais parlé à ce jeune homme et n’en connaît que le nom : Christian de Neuvillette. Elle lui raconte que leur amour est né d'un regard lors d'une représentation à la Comédie. Ce jeune homme vient d’entrer comme cadet dans la compagnie de Cyrano. Désespéré, Cyrano accepte pourtant. Il rencontre Christian et se prend de sympathie pour ce jeune homme courageux. Ce dernier lui avoue qu’il ne sait pas parler d’amour. Cyrano lui propose de l'aider à conquérir Roxane. Il écrira, à sa place, les lettres pour Roxane. Le jeune cadet accepte.

Acte III

Christian est beau et courageux mais est totalement incapable de se déclarer auprès de la belle précieuse. Caché dans l’ombre, Cyrano souffle à Christian, sous le balcon de Roxane, sa déclaration d’amour. La jeune fille est séduite par un si bel esprit.
Roxane parvient, avec beaucoup d’adresse à repousser les avances du comte de Guiche, dont le régiment doit partir à la guerre. Roxane, qui craint le départ du régiment de Christian décide de précipiter son mariage avec le jeune homme. Se rendant compte qu’il a été abusé, de Guiche se venge et envoie aussitôt Christian et Cyrano pour combattre au siège d'Arras.

Acte IV

Bloqués par les espagnols, les gascons sont affamés et commencent à se décourager. Cyrano, lui, franchit régulièrement au péril de sa vie les lignes ennemies pour faire parvenir à Roxane des lettres qu'il écrit et qu’il signe du nom de Christian.
Touchée par ces lettres, Roxane parvient, grâce à la complicité de Ragueneau, à se rendre au siège d’Arras avec un carrosse rempli de victuailles. Elle veut témoigner à Christian son amour. Lorsque le jeune homme réalise que Cyrano a écrit toutes ces lettres, il comprend que lui aussi est amoureux de Roxane. Il réalise aussi que ce n’est pas de lui que Roxane est amoureuse mais du poète qui a écrit ces lettres d’amour. Christian exige que Cyrano avoue toute la vérité à Roxane et court au combat se faire tuer. Il meurt dans les bras de Roxane , lui laissant une dernière lettre écrite par son ami. Cyrano décide de garder le secret.

Acte V

Quinze ans plus tard, Roxane, toujours amoureuse de Christian, s’est retirée au couvent. Cyrano vient très régulièrement lui rendre visite. Ce jour-là, Cyrano est tombé dans une embuscade et arrive blessé à la tête. Il est mourant mais il ne dit rien à Roxane. Il lui demande juste de pouvoir lire la dernière lettre de Christian. Il la lit avec une telle aisance et une telle émotion que Roxane se pose des questions. Elle reconnaît cette voix entendue du haut de son balcon. Malgré l'obscurité, due à la tombée de la nuit, Cyrano continue de lire cette lettre qu’il connaît par cœur. Roxane réalise qu’alors qu’elle croyait aimer Christian, c’est de Cyrano qu’elle était vraiment amoureuse. Elle comprend alors que l'amour qu'elle éprouvait ne venait pas de la beauté extérieure mais de la grandeur d’âme. En découvrant que c’est lui qu’elle aime, Cyrano meurt heureux.


Bonne lecture,

En espérant que vous y preniez autant de plaisir que j'ai pu y trouver !

Pour ceux qui ont envie d'aller plus loin, j'ai mis quelques liens de sites très intéressants...

vendredi, janvier 27, 2006

CYRANO de BERGERAC (acte 5 - scène 6)

CINQUIEME ACTE
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Scène VI - Les Mêmes, LE BRET et RAGUENEAU.

LE BRET :
Quelle imprudence !
Ah ! j'en étais bien sûr ! il est là !

CYRANO, souriant et se redressant :
Tiens, parbleu !

LE BRET :
Il s'est tué, Madame, en se levant !

ROXANE :
Grand Dieu !
Mais tout à l'heure alors... cette faiblesse ?... cette ?...

CYRANO :
C'est vrai ! je n'avais pas terminé ma gazette :
... Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné,
Monsieur de Bergerac est mort assassiné.
Il se découvre ; on voit sa tête entourée de linges.

ROXANE :
Que dit-il ? - Cyrano ! - Sa tête enveloppée !...
Ah ! que vous a-t-on fait ? Pourquoi ?

CYRANO :
"D'un coup d'épée,
Frappé par un héros, tomber la pointe au coeur !"...
- Oui, je disais cela !... Le destin est railleur !...
Et voilà que je suis tué dans une embûche,
Par-derrière, par un laquais, d'un coup de bûche !
C'est très bien. J'aurai tout manqué, même ma mort.

RAGUENEAU :
Ah ! Monsieur !...

CYRANO :
Ragueneau, ne pleure pas si fort !... Il lui tend la main.
Qu'est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrère ?

RAGUENEAU, à travers ses larmes :
Je suis moucheur de... de... chandelles, chez Molière.

CYRANO :
Molière !

RAGUENEAU :
Mais je veux le quitter, dès demain ;
Oui, je suis indigné !... Hier, on jouait Scapin,
Et j'ai vu qu'il vous a pris une scène !

LE BRET :
Entière !

RAGUENEAU :
Oui, Monsieur, le fameux : "Que diable allait-il faire ?..."

LE BRET, furieux :
Molière te l'a pris !

CYRANO :
Chut ! chut ! Il a bien fait !...
A Ragueneau. La scène, n'est-ce pas, produit beaucoup d'effet ?

RAGUENEAU, sanglotant :
Ah ! Monsieur, on riait ! on riait !

CYRANO :
Oui, ma vie
Ce fut d'être celui qui souffle - et qu'on oublie !
A Roxane. Vous souvient-il du soir où Christian vous parla
Sous le balcon ? Eh bien toute ma vie est là :
Pendant que je restais en bas, dans l'ombre noire,
D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire !
C'est justice, et j'approuve au seuil de mon tombeau :
Molière a du génie et Christian était beau !
A ce moment, la cloche de la chapelle ayant tinté, on voit tout au fond, dans l'allée, les religieuses se rendant à l'office.
Qu'elles aillent prier puisque leur cloche sonne !

ROXANE, se relevant pour appeler :
Ma soeur ! ma soeur !

CYRANO, la retenant :
Non ! non ! n'allez chercher personne !
Quand vous reviendriez, je ne serais plus là.
Les religieuses sont entrées dans la chapelle, on entend l'orgue.
Il me manquait un peu d'harmonie... en voilà.

ROXANE :
Je vous aime, vivez !

CYRANO :
Non ! car c'est dans le conte
Que lorsqu'on dit : Je t'aime ! au prince plein de honte,
Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil...
Mais tu t'apercevrais que je reste pareil.

ROXANE :
J'ai fait votre malheur ! moi ! moi !

CYRANO :
Vous ?... au contraire !
J'ignorais la douceur féminine. Ma mère
Ne m'a pas trouvé beau. Je n'ai pas eu de soeur.
Plus tard, j'ai redouté l'amante à l'oeil moqueur.
Je vous dois d'avoir eu, tout au moins, une amie.
Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.

LE BRET, lui montrant le clair de lune qui descend à travers les branches :
Ton autre amie est là, qui vient te voir !

CYRANO, souriant à la lune :
Je vois.

ROXANE :
Je n'aimais qu'un seul être et je le perds deux fois !

CYRANO :
Le Bret, je vais monter dans la lune opaline,
Sans qu'il faille inventer, aujourd'hui, de machine...

ROXANE :
Que dites-vous ?

CYRANO :
Mais oui, c'est là, je vous le dis,
Que l'on va m'envoyer faire mon paradis.
Plus d'une âme que j'aime y doit être exilée,
Et je retrouverai Socrate et Galilée !

LE BRET, se révoltant :
Non ! non ! C'est trop stupide à la fin, et c'est trop
Injuste ! Un tel poète ! Un coeur si grand, si haut !
Mourir ainsi !... Mourir !...

CYRANO :
Voilà Le Bret qui grogne !

LE BRET, fondant en larmes :
Mon cher ami...

CYRANO, se soulevant, l'oeil égaré :
Ce sont les cadets de Gascogne...
-La masse élémentaire... Eh oui ?... voilà le hic...

LE BRET :
Sa science... dans son délire !

CYRANO :
Copernic
A dit...

ROXANE :
Oh !

CYRANO :
Mais aussi que diable allait-il faire,
Mais que diable allait-il faire en cette galère ?...
Philosophe, physicien,
Rimeur, bretteur, musicien,
Et voyageur aérien,
Grand riposteur du tac au tac,
Amant aussi - pas pour son bien ! -
Ci-gît Hercule-Savinien
De Cyrano de Bergerac
Qui fut tout, et qui ne fut rien.

... Mais je m'en vais, pardon, je ne peux faire attendre
Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre !
Il est retombé assis, les pleurs de Roxane le rappellent à la réalité, il la regarde, et caressant ses voiles :
Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant,
Ce bon, ce beau Christian ; mais je veux seulement
Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres,
Vous donniez un sens double à ces voiles funèbres,
Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.

ROXANE :
Je vous jure !...

CYRANO, est secoué d'un grand frisson et se lève brusquement :
Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil ! On veut s'élancer vers lui.
- Ne me soutenez pas ! - Personne ! Il va s'adosser à l'arbre. Rien que l'arbre ! Silence.
Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,
- Ganté de plomb ! Il se raidit. Oh ! mais !... puisqu'elle est en chemin,
Je l'attendrai debout, Il tire l'épée. et l'épée à la main !

LE BRET :
Cyrano !

ROXANE, défaillante :
Cyrano !
Tous reculent épouvantés.

CYRANO :
Je crois qu'elle regarde...
Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde ! Il lève son épée.
Que dites-vous ?... C'est inutile ?... Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès !
Non ! non, c'est bien plus beau lorsque c'est inutile !
-Qu'est-ce que c'est que tous ceux-là !- Vous êtes mille ?
Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
Le Mensonge ? Il frappe de son épée le vide. Tiens, tiens ! -Ha ! ha ! les Compromis,
Les Préjugés, les Lâchetés !... Il frappe. Que je pactise ?
Jamais, jamais ! -Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
-Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas ;
N'importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !
Il fait des moulinets immenses et s'arrête haletant.
Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose !
Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J'emporte malgré vous, Il s'élance l'épée haute. et c'est...
L'épée s'échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret et de Ragueneau.

ROXANE, se penchant sur lui et lui baisant le front :
C'est ?...

CYRANO, rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant :
Mon panache.

RIDEAU

CYRANO de BERGERAC (acte 5 - scène 5)

CINQUIEME ACTE
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Scène V - ROXANE, CYRANO et, un moment Soeur MARTHE.

ROXANE, sans se retourner :
Qu'est-ce que je disais ?...
Et elle brode. Cyrano, très pâle, le feutre enfoncé sur les yeux, paraît. La soeur qui l'a introduit rentre. Il se met à descendre le perron lentement, avec un effort visible pour se tenir debout, et en s'appuyant sur sa canne. Roxane travaille à sa tapisserie.
Ah ! ces teintes fanées...
Comment les ressortir ?
A Cyrano, sur un ton d'amicale gronderie. De puis quatorze années,
Pour la première fois, en retard !

CYRANO, qui est parvenu au fauteuil et s'est assis, d'une voie gaie contrastant avec son visage :
Oui, c'est fou !
J'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou !...

ROXANE :
Par ?

CYRANO :
Par une visite assez inopportune.

ROXANE, distraite, travaillant :
Ah ! oui ! quelque fâcheux ?

CYRANO :
Cousine, c'était une
Fâcheuse.

ROXANE :
Vous l'avez renvoyée ?

CYRANO :
Oui, j'ai dit :
Excusez-moi, mais c'est aujourd'hui samedi,
Jour où je dois me rendre en certaine demeure ;
Rien ne m'y fait manquer : repassez dans une heure !

ROXANE, légèrement :
Eh bien ! cette personne attendra pour vous voir :
Je ne vous laisse pas partir avant ce soir.

CYRANO, avec douceur :
Peut-être un peu plus tôt faudra-t-il que je parte.
Il ferme les yeux et se tait un instant. Soeur Marthe traverse le parc de la chapelle au perron. Roxane l'aperçoit, lui fait un petit signe de tête.

ROXANE, à Cyrano :
Vous ne taquinez pas soeur Marthe ?

CYRANO, vivement, ouvrant les yeux :
Si !
Avec une grosse voix comique. Soeur Marthe !
Approchez ! La soeur glisse vers lui. Ha ! ha ! ha ! Beaux yeux toujours baissés !

SOEUR MARTHE, levant les yeux en souriant :
Mais... Elle voit sa figure et fait un geste d'étonnement. Oh !

CYRANO, bas, lui montrant Roxane :
Chut ! Ce n'est rien ! D'une voix fanfaronne. Haut. Hier, j'ai fait gras.

SOEUR MARTHE :
Je sais.
A part. C'est pour cela qu'il est si pâle ! Vite et bas. Au réfectoire
Vous viendrez tout à l'heure, et je vous ferai boire
Un grand bol de bouillon... Vous viendrez ?

CYRANO :
Oui, oui, oui.

SOEUR MARTHE :
Ah ! vous êtes un peu raisonnable, aujourd'hui !

ROXANE, qui les entend chuchoter :
Elle essaie de vous convertir ?

SOEUR MARTHE :
Je m'en garde !

CYRANO :
Tiens, c'est vrai ! Vous toujours si saintement bavarde,
Vous ne me prêcher pas ? c'est étonnant, ceci !...
Avec une fureur bouffonne. Sabre de bois ! Je veux vous étonner aussi !
Tenez, je vous permets... Il a l'air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver.
Ah ! la chose est nouvelle ?...
De... de prier pour moi, ce soir, à la chapelle.

ROXANE :
Oh ! oh !

CYRANO, riant :
Soeur Marthe est dans la stupéfaction !

SOEUR MARTHE, doucement :
Je n'ai pas attendu votre permission.
Elle rentre.

CYRANO, revenant à Roxane, penchée sur son métier :
Du diable si je peux jamais, tapisserie,
Voir ta fin !

ROXANE :
J'attendais cette plaisanterie.
A ce moment, un peu de brise fait tomber les feuilles.

CYRANO :
Les feuilles !

ROXANE, levant la tête, et regardant au loin, dans les allées :
Elles sont d'un blond vénitien.
Regardez-les tomber.

CYRANO :
Comme elles tombent bien !
Dans ce trajet si court de la branche à la terre,
Comme elles savent mettre une beauté dernière,
Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol,
Veulent que cette chute ait la grâce d'un vol !

ROXANE :
Mélancolique, vous ?

CYRANO, se reprenant :
Mais pas du tout, Roxane !

ROXANE :
Allons, laissez tomber les feuilles de platane...
Et racontez un peu ce qu'il y a de neuf.
Ma gazette ?

CYRANO :
Voici !

ROXANE :
Ah !

CYRANO, de plus en plus pâle, et luttant contre la douleur :
Samedi, dix-neuf :
Ayant mangé huit fois du raisiné de Cette,
Le Roi fut pris de fièvre ; à deux coups de lancette
Son mal fut condamné pour lèse-majesté,
Et cet auguste pouls n'a plus fébricité !
Au grand bal, chez la reine, on a brûlé, dimanche,
Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche ;
Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l'Autrichien ;
On a pendu quatre sorciers ; le petit chien
De madame d'Athis a dû prendre un clystère...

ROXANE :
Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire !

CYRANO :
Lundi... rien. Lygdamire a changé d'amant.

ROXANE :
Oh !

CYRANO, dont le visage s'altère de plus en plus :
Mardi, toute la cour est à Fontainebleau.
Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque :
Non ! Jeudi : Mancini, reine de France, - ou presque !
Le vingt-cinq, la Montglat à de Fiesque dit : Oui ;
Et samedi, vingt-six...
Il ferme les yeux. Sa tête tombe. Silence.

ROXANE, surprise de ne plus rien entendre, se retourne, le regarde, et se levant effrayée :
Il est évanoui ?
Elle court vers lui en criant. Cyrano !

CYRANO, rouvrant les yeux, d'une voix vague :
Qu'est-ce ?... Quoi ?...
Il voit Roxane penchée sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur sa tête et reculant avec effroi dans son fauteuil.
Non ! non ! je vous assure,
Ce n'est rien. Laissez-moi !

ROXANE :
Pourtant...

CYRANO :
C'est ma blessure
D'Arras... qui... quelquefois... vous savez...

ROXANE :
Pauvre ami !

CYRANO :
Mais ce n'est rien. Cela va finir. Il sourit avec effort. C'est fini.

ROXANE, debout près de lui :
Chacun de nous a sa blessure : j'ai la mienne.
Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne,
Elle met la main sur sa poitrine.
Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant
Où l'on peut voir encor des larmes et du sang !
Le crépuscule commence à venir.

CYRANO :
Sa lettre !... N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-être,
Vous me la feriez lire ?

ROXANE :
Ah ! vous voulez ?... Sa lettre ?

CYRANO :
Oui... Je veux... Aujourd'hui...

ROXANE, lui donnant le sachet pendu à son cou :
Tenez !

CYRANO, le prenant :
Je peux ouvrir ?

ROXANE :
Ouvrez... lisez !...
Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.

CYRANO, lisant :
"Roxane, adieu, je vais mourir !..."

ROXANE, s'arrêtant, étonnée :
Tout haut ?

CYRANO, lisant :
"C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !
"J'ai l'âme lourde encor d'amour inexprimée,
"Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés,
"Mes regards dont c'était..."

ROXANE :
Comme vous la lisez,
Sa lettre !

CYRANO, continuant :
"...dont c'était les frémissantes fêtes,
"Ne baiseront au vol les gestes que vous faites ;
"J'en revois un petit qui vous est familier
"Pour toucher votre front, et je voudrais crier..."

ROXANE, troublée :
Comme vous la lisez, - cette lettre !
La nuit vient insensiblement.

CYRANO :
"Et je crie
"Adieu !..."

ROXANE :
Vous la lisez...

CYRANO :
"Ma chère, ma chérie,
"Mon trésor..."

ROXANE, rêveuse :
D'une voix...

CYRANO :
"Mon amour..."

ROXANE :
D'une voix... Elle tressaille.
Mais... que je n'entends pas pour la première fois !
Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperçoive, passe derrière le fauteuil se penche sans bruit, regarde la lettre. - L'ombre augmente.

CYRANO :
"Mon coeur ne vous quitta jamais une seconde,
"Et je suis et serai jusque dans l'autre monde
"Celui qui vous aima sans mesure, celui..."

ROXANE, lui posant la main sur l'épaule :
Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.
Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste d'effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l'ombre complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains :
Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
D'être le vieil ami qui vient pour être drôle !

CYRANO :
Roxane !

ROXANE :
C'était vous.

CYRANO :
Non, non, Roxane, non !

ROXANE :
J'aurais dû deviner quand il disait mon nom !

CYRANO :
Non ! ce n'était pas moi !

ROXANE :
C'était vous !

CYRANO :
Je vous jure...

ROXANE :
J'aperçois toute la généreuse imposture :
Les lettres, c'était vous...

CYRANO :
Non !

ROXANE :
Les mots chers et fous,
C'était vous...

CYRANO :
Non !

ROXANE :
La voix dans la nuit, c'était vous.

CYRANO :
Je vous jure que non !

ROXANE :
L'âme, c'était la vôtre !

CYRANO :
Je ne vous aimais pas.

ROXANE :
Vous m'aimiez !

CYRANO, se débattant :
C'était l'autre !

ROXANE :
Vous m'aimiez !

CYRANO, d'une voix qui faiblit :
Non !

ROXANE :
Déjà vous le dites plus bas !

CYRANO :
Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !

ROXANE :
Ah ! que de choses qui sont mortes... qui sont nées !
- Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,
Puisque sur cette lettre où, lui, n'était pour rien,
Ces pleurs étaient de vous ?

CYRANO, lui tendant la lettre :
Ce sang était le sien.

ROXANE :
Alors pourquoi laisser ce sublime silence
Se briser aujourd'hui ?

CYRANO :
Pourquoi ?...
Le Bret et Ragueneau entrent en courant.

CYRANO de BERGERAC (acte 5 - scène 4)

CINQUIEME ACTE
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Scène IV - ROXANE seule, puis deux Soeurs, un instant.

ROXANE :
Ah ! que ce dernier jour de septembre est donc beau !
Ma tristesse sourit. Elle qu'Avril offusque,
Se laisse décider par l'automne, moins brusque.
Elle s'assied à son métier. Deux soeurs sortent de la maison et apportent un grand fauteuil sous l'arbre.
Ah ! voici le fauteuil classique où vient s'asseoir
Mon vieil ami !

SOEUR MARTHE :
Mais c'est le meilleur du parloir !

ROXANE :
Merci, ma soeur. Les soeurs s'éloignent. Il va venir. Elle s'installe.
On entend sonner l'heure. Là... l'heure sonne.
- Mes écheveaux ! - L'heure a sonné ? Ceci m'étonne !
Serait-il en retard pour la première fois ?
La soeur tourière doit - mon dé ?... là, je le vois ! -
L'exhorter à la pénitence. Un temps. Elle l'exhorte !
- Il ne peut plus tarder. - Tiens ! une feuille morte ! -
Elle pousse du doigt la feuille tombée sur son métier.
D'ailleurs, rien ne pourrait - mes ciseaux... dans mon sac ! -
L'empêcher de venir !

UNE SOEUR, paraissant sur le perron :
Monsieur de Bergerac.

CYRANO de BERGERAC (acte 5 - scène 3)

CINQUIEME ACTE
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Scène III - LE BRET, RAGUENEAU.

RAGUENEAU :
D'ailleurs,
Puisque vous êtes là, j'aime mieux qu'elle ignore !
- J'allais voir votre ami tantôt. J'étais encore
A vingt pas de chez lui... quand je le vois de loin,
Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin
De la rue... et je cours... lorsque d'une fenêtre
Sous laquelle il passait - est-ce un hasard ?... peut-être ! -
Un laquais laisse choir une pièce de bois.

LE BRET :
Les lâches !... Cyrano !

RAGUENEAU :
J'arrive et je le vois...

LE BRET :
C'est affreux !

RAGUENEAU :
Notre ami, Monsieur, notre poète,
Je le vois, là, par terre, un grand trou dans la tête !

LE BRET :
Il est mort ?

RAGUENEAU :
Non ! mais... Dieu ! je l'ai porté chez lui.
Dans sa chambre... Ah ! sa chambre ! il faut voir ce réduit !

LE BRET :
Il souffre ?

RAGUENEAU :
Non, Monsieur, il est sans connaissance.

LE BRET :
Un médecin ?

RAGUENEAU :
Il en vint un par complaisance.

LE BRET :
Mon pauvre Cyrano ! - Ne disons pas cela
Tout d'un coup à Roxane ! - Et ce docteur ?

RAGUENEAU :
Il a
Parlé, - Je ne sais plus, - de fièvre, de méninges !...
Ah ! si vous le voyiez - la tête dans des linges !...
Courons vite ! - Il n'y a personne à son chevet ! -
C'est qu'il pourrait mourir, Monsieur, s'il se levait !

LE BRET, l'entraînant vers la droite :
Passons par là ! Viens, c'est plus court ! Par la chapelle !

ROXANE, paraissant sur le perron et voyant Le Bret s'éloigner par la colonnade qui mène à la petite porte de la chapelle :
Monsieur Le Bret ! Le Bret et Ragueneau se sauvent sans répondre.
Le Bret s'en va quand on l'appelle ?
C'est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau !
Elle descend le perron.

CYRANO de BERGERAC (acte 5 - scène 2)

CINQUIEME ACTE
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Scène II - ROXANE, LE DUC DE GRAMMONT, puis LE BRET et RAGUENEAU.

LE DUC :
Et vous demeurez ici, vainement blonde,
Toujours en deuil ?

ROXANE :
Toujours.

LE DUC :
Aussi fidèle ?

ROXANE :
Aussi.

LE DUC, après un temps :
Vous m'avez pardonné ?

ROXANE, simplement, regardant la croix du couvent :
Puisque je suis ici. Nouveau silence.

LE DUC :
Vraiment c'était un être ?...

ROXANE :
Il fallait le connaître !

LE DUC :
Ah ! Il fallait ?... Je l'ai trop peu connu, peut-être !
...Et son dernier billet, sur votre coeur, toujours ?

ROXANE :
Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours.

LE DUC :
Même mort, vous l'aimez ?

ROXANE :
Quelquefois il me semble
Qu'il n'est mort qu'à demi, que nos coeurs sont ensemble,
Et que son amour flotte, autour de moi, vivant !

LE DUC, après un silence encore :
Est-ce que Cyrano vient vous voir ?

ROXANE :
Oui, souvent.
- Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes.
Il vient ; c'est régulier ; sous cet arbre où vous êtes
On place son fauteuil, s'il fait beau ; je l'attends
En brodant ; l'heure sonne ; au dernier coup, j'entends
- Car je ne tourne plus même le front ! - sa canne
Descendre le perron ; il s'assied ; il ricane
De ma tapisserie éternelle ; il me fait
La chronique de la semaine, et...
Le Bret paraît sur le perron. Tiens, Le Bret ! Le Bret descend.
Comment va notre ami ?

LE BRET :
Mal.

LE DUC :
Oh !

ROXANE, au duc :
Il exagère !

LE BRET :
Tout ce que j'ai prédit : l'abandon, la misère !...
Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux !
Il attaque les faux nobles, les faux dévots,
Les faux braves, les plagiaires, -tout le monde.

ROXANE :
Mais son épée inspire une terreur profonde.
On ne viendra jamais à bout de lui.

LE DUC, hochant la tête :
Qui sait ?

LE BRET :
Ce que je crains, ce n'est pas les attaques, c'est
La solitude, la famine, c'est Décembre
Entrant à pas de loups dans son obscure chambre :
Voilà les spadassins qui plutôt le tueront !
- Il serre chaque jour, d'un cran, son ceinturon.
Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire.
Il n'a plus qu'un petit habit de serge noire.

LE DUC :
Ah ! celui-là n'est pas parvenu ! - C'est égal,
Ne le plaignez pas trop.

LE BRET, avec un sourire amer :
Monsieur le maréchal !...

LE DUC :
Ne le plaignez pas trop : il a vécu sans pactes,
Libre dans sa pensée autant que dans ses actes.

LE BRET, de même :
Monsieur le duc !...

LE DUC, hautainement :
Je sais, oui : j'ai tout ; il n'a rien...
Mais je lui serrerais bien volontiers la main.
Saluant Roxane. Adieu.

ROXANE :
Je vous conduis.
Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.

LE DUC, s'arrêtant, tandis qu'elle monte :
Oui, parfois, je l'envie.
- Voyez-vous, lorsqu'on a trop réussi sa vie,
On sent, - n'ayant rien, mon Dieu, de vraiment mal ! -
Mille petits dégoûts de soi, dont le total
Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure ;
Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure,
Pendant que des grandeurs on monte les degrés,
Un bruit d'illusions sèches et de regrets,
Comme, quand vous montez lentement vers ces portes,
Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes.

ROXANE, ironique :
Vous voilà bien rêveur ?...

LE DUC :
Eh ! oui ! Au moment de sortir, brusquement. Monsieur Le Bret !
A Roxane. Vous permettez ? Un mot.
Il va à Le Bret, et à mi-voix. C'est vrai : nul n'oserait
Attaquer votre ami ; mais beaucoup l'ont en haine ;
Et quelqu'un me disait, hier, au jeu, chez la Reine
"Ce Cyrano pourrait mourir d'un accident."

LE BRET :
Ah ?

LE DUC :
Oui. Qu'il sorte peu. Qu'il soit prudent.

LE BRET, levant les bras au ciel:
Prudent !
Il va venir. Je vais l'avertir. Oui, mais !...

ROXANE, qui est restée sur le perron, à une soeur qui s'avance vers elle :
Qu'est-ce ?

LA SOEUR :
Ragueneau veut vous voir, Madame.

ROXANE :
Qu'on le laisse
Entrer. Au duc et à Le Bret. Il vient crier misère. Etant un jour
Parti pour être auteur, il devint tour à tour
Chantre...

LE BRET :
Etuviste...

ROXANE :
Acteur...

LE BRET :
Bedeau...

ROXANE :
Perruquier...

LE BRET :
Maître
De théorbe...

ROXANE :
Aujourd'hui, que pourrait-il bien être ?

RAGUENEAU, entrant précipitamment :
Ah ! Madame ! Il aperçoit Le Bret. Monsieur !

ROXANE, souriant :
Racontez vos malheurs
A Le Bret. Je reviens.

RAGUENEAU :
Mais, Madame...
Roxane sort sans l'écouter, avec le duc. Il redescend vers Le Bret.

CYRANO de BERGERAC (acte 5 - scène 1)

CINQUIEME ACTE
--------------------
La gazette de Cyrano.

Quinze ans après, en 1655. Le parc du couvent que les Dames de la croix occupaient à Paris.
Superbes ombrages. A gauche, la maison ; vaste perron sur lequel ouvrent plusieurs portes. Un arbre énorme au milieu de la scène, isolé au milieu d'une petite place ovale. A droite, premier plan, parmi de grands buis, un banc de pierre demi-circulaire.
Tout le fond du théâtre est traversé par une allée de marronniers qui aboutit à droite, quatrième plan, à la porte d'une chapelle entrevue parmi les branches. A travers le double rideau d'arbres de cette allée, on aperçoit des fuites de pelouses, d'autres allées, des bosquets, les profondeurs du parc, le ciel.
La chapelle ouvre une porte latérale sur une colonnade enguirlandée de vigne rougie, qui vient se perdre à droite, au premier plan, derrière les buis.
C'est l'automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des pelouses fraîches. Taches sombres des buis et des ifs restés verts. Une plaque de feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuilles jonchent toute la scène, craquent sous les pas dans les allées, couvrent à demi le perron et les bancs.
Entre le banc de droite et l'arbre, un grand métier à broder devant lequel une petite chaise a été apportée. Paniers pleins d'écheveaux et de pelotons. Tapisserie commencée.
Au lever du rideau, des soeurs vont et viennent dans le parc ; quelques-unes sont assises sur le banc autour d'une religieuse plus âgée. Des feuilles tombent.

Scène I - Mère MARGUERITE, soeur MARTHE, soeur CLAIRE, Les Soeurs.

SOEUR MARTHE, à Mère Marguerite :
Soeur Claire a regardé deux fois comment allait
Sa cornette, devant la glace.

MERE MARGUERITE, à soeur Claire :
C'est très laid.

SOEUR CLAIRE :
Mais soeur Marthe a repris un pruneau de la tarte,
Ce matin : je l'ai vu.

MERE MARGUERITE, à soeur Marthe :
C'est très vilain, soeur Marthe.

SOEUR CLAIRE :
Un tout petit regard !

SOEUR MARTHE :
Un tout petit pruneau !

MERE MARGUERITE, sévèrement :
Je le dirai, ce soir, à monsieur Cyrano.

SOEUR CLAIRE, épouvantée :
Non ! il va se moquer !

SOEUR MARTHE :
Il dira que les nonnes
Sont très coquettes !

SOEUR CLAIRE :
Très gourmandes !

MERE MARGUERITE, souriant :
Et très bonnes.

SOEUR CLAIRE :
N'est-ce pas, Mère Marguerite de Jésus,
Qu'il vient, le samedi, depuis dix ans !

MERE MARGUERITE
Et plus !
Depuis que sa cousine à nos béguins de toile
Mêla le deuil mondain de sa coiffe de voile,
Qui chez nous vint s'abattre, il y a quatorze ans,
Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs !

SOEUR MARTHE :
ui seul, depuis qu'elle a pris chambre dans ce cloître,
Sait distraire un chagrin qui ne veut pas décroître.

TOUTES LES SOEURS :
Il est si drôle ! - C'est amusant quand il vient !
- Il nous taquine ! - Il est gentil ! - Nous l'aimons bien !
- Nous fabriquons pour lui des pâtes d'angélique !

SOEUR MARTHE :
ais enfin, ce n'est pas un très bon catholique !

SOEUR CLAIRE :
Nous le convertirons.

LES SOEURS :
Oui ! Oui !

MERE MARGUERITE :
Je vous défend
De l'entreprendre encor sur ce point, mes enfants.
Ne le tourmentez pas : il viendrait moins peut-être !

SOEUR MARTHE :
Mais... Dieu !...

MERE MARGUERITE :
Rassurez-vous : Dieu doit bien le connaître.

SOEUR MARTHE :
Mais chaque samedi, quand il vient d'un air fier,
Il me dit en entrant : "Ma soeur j'ai fait gras, hier !"

MERE MARGURITE :
Ah ! il vous dit cela ?... Eh bien ! la fois dernière
Il n'avait pas mangé depuis deux jours.

SOEUR MARTHE :
Ma Mère !

MERE MARGUERITE :
Il est pauvre.

SOEUR MARTHE :
Qui vous l'a dit ?

MERE MARGURITE :
Monsieur Le Bret.

SOEUR MARTHE :
On ne le secours pas ?

MERE MARGUERITE :
Non, il se fâcherait.
Dans une allée du fond, on voit apparaître Roxane, vêtue de noir, avec la coiffe des veuves et de longs voiles ; de Guiche, magnifique et vieillissant, marche auprès d'elle. Ils vont à pas lents. Mère Marguerite se lève.
- Allons il faut rentrer... Madame Magdeleine,
Avec un visiteur, dans le parc se promène.

SOEUR MARTHE, bas à soeur Claire :
C'est le duc-maréchal de Grammont ?

SOEUR CLAIRE, regardant :
Oui, je crois.

SOEUR MARTHE :
Il n'était plus venu la voir depuis des mois !

LES SOEURS :
Il est très pris ! - La cour ! - Les camps !

SOEUR CLAIRE :
Les soins du monde !
Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et s'arrêtent près du métier. Un temps.

CYRANO de BERGERAC (acte 4 - scène 10)

QUATRIEME ACTE
----------------------

Scène X - ROXANE, CYRANO, puis LE BRET, CARBON, les cadets, RAGUENEAU, DE GUICHE, etc...

ROXANE :
Importante ?

CYRANO, éperdu :
Il s'en va !...
A Roxane. Rien... Il attache, - oh ! Dieu ! vous devez le connaître ! -
De l'importance à rien !

ROXANE, vivement :
Il a douté peut-être
De ce que j'ai dit là ?... J'ai vu qu'il a douté !...

CYRANO, lui prenant la main :
Mais vous avez bien dit, d'ailleurs, la vérité ?

ROXANE :
Oui, oui, je l'aimerais même... Elle hésite une seconde.

CYRANO, souriant tristement :
Le mot vous gêne
Devant moi ?

ROXANE :
Mais...

CYRANO :
Il ne me fera pas de peine !
-Même laid ?

ROXANE :
Même laid ! Mousqueterie au-dehors. Ah ! tiens, on a tiré !

CYRANO, ardemment :
Affreux ?

ROXANE :
Affreux !

CYRANO :
Défiguré ?

ROXANE :
Défiguré !

CYRANO :
Grotesque ?

ROXANE :
Rien ne peut me le rendre grotesque !

CYRANO :
Vous l'aimeriez encore ?

ROXANE :
Et davantage presque !

CYRANO, perdant la tête, à part :
Mon Dieu, c'est vrai, peut-être, et le bonheur est là.
A Roxane. Je... Roxane... écoutez !...

LE BRET, entrant rapidement, appelle à mi-voix :
Cyrano !

CYRANO, se retournant :
Hein ?

LE BRET :
Chut ! Il lui dit un mot tout bas.

CYRANO, laissant échapper la main de Roxane, avec un cri :
Ah !...

ROXANE :
Qu'avez-vous ?

CYRANO, à lui-même, avec stupeur :
C'est fini. Détonations nouvelles.

ROXANE :
Quoi ? Qu'est-ce encore ? On tire ? Elle remonte pour regarder au-dehors.

CYRANO :
C'est fini, jamais plus je ne pourrai le dire !

ROXANE, voulant s'élancer :
Que se passe-t-il ?

CYRANO, vivement, l'arrêtant :
Rien !
Des cadets sont entrés, cachant quelque chose qu'ils portent, et ils forment un groupe empêchant Roxane d'approcher.

ROXANE :
Ces hommes ?

CYRANO, l'éloignant :
Laissez-les !...

ROXANE :
Mais qu'alliez-vous me dire avant ?...

CYRANO :
Ce que j'allais
Vous dire ?... rien, oh ! rien, je le jure, madame !
Solennellement. Je jure que l'esprit de Christian, que son âme
Etaient... Se reprenant avec terreur. sont les plus grands...

ROXANE :
Etaient ? Avec un grand cri. Ah !... Elle se précipite et écarte tout le monde.

CYRANO :
C'est fini.

ROXANE,voyant Christian couché dans son manteau :
Christian !

LE BRET, à Cyrano :
Le premier coup de feu de l'ennemi !
Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu. Cliquetis. Tambours.

CARBON, l'épée au poing :
C'est l'attaque ! Aux mousquets !
Suivi des cadets, il passe de l'autre côté du talus.

ROXANE :
Christian !

LA VOIX DE CARBON, derrière le talus :
Qu'on se dépêche !

ROXANE :
Christian !

CARBON :
Alignez-vous !

ROXANE :
Christian !

CARBON :
Mesurez... mèche !
Ragueneau est accouru, apportant de l'eau dans un casque.

CHRISTIAN, d'une voix mourante :
Roxane !...

CYRANO, vite et bas à l'oreille de Christian, pendant que Roxane affolée trempe dans l'eau, pour le panser, un morceau de linge arraché à sa poitrine :
J'ai tout dit. C'est toi qu'elle aime encor !
Christian ferme les yeux.

ROXANE :
Quoi, mon amour ?

CARBON :
Baguette haute !

ROXANE, à Cyrano :
Il n'est pas mort ?...

CARBON :
Ouvrez la charge avec les dents !

ROXANE :
Je sens sa joue
Devenir froide, là, contre la mienne !

CARBON :
En joue !

ROXANE :
Une lettre sur lui ! Elle l'ouvre. Pour moi !

CYRANO, à part :
Ma lettre !

CARBON :
Feu !
Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.

CYRANO, voulant dégager sa main que tient Roxane agenouillée :
Mais Roxane on se bat !

ROXANE, le retenant :
Restez encore un peu.
Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître. Elle pleure doucement.
-N'est-ce pas que c'était un être exquis, un être Merveilleux ?

CYRANO, debout, tête nue :
Oui, Roxane.

ROXANE :
Un poète inouï,
Adorable ?

CYRANO :
Oui, Roxane.

ROXANE :
Un esprit sublime ?

CYRANO :
Oui,
Roxane !

ROXANE :
Un coeur profond, inconnu du profane,
Une âme magnifique et charmante ?

CYRANO, fermement :
Oui, Roxane !

ROXANE, se jetant sur le corps de Christian :
Il est mort !

CYRANO, à part, tirant l'épée :
Et je n'ai qu'à mourir aujourd'hui,
Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui !
Trompettes au loin.

DE GUICHE, qui reparaît sur le talus, décoiffé, blessé au front, d'une voix tonnante :
C'est le signal promis ! Des fanfares de cuivres !
Les Français vont rentrer au camp avec des vivres !
Tenez encore un peu !

ROXANE :
Sur la lettre, du sang,
Des pleurs !

UNE VOIX, au-dehors criant :
Rendez-vous !

VOIX DES CADETS :
Non !

RAGUENEAU, qui grimpé sur son carrosse regarde la bataille par-dessus le talus :
Le péril va croissant !

CYRANO, à de Guiche lui montrant Roxane :
Emportez-la ! Je vais charger !

ROXANE, baisant la lettre, d'une voix mourante :
Son sang ! ses larmes !...

RAGUENEAU, sautant à bas du carrosse pour courir vers elle :
Elle s'évanouit !

DE GUICHE, sur le talus, aux cadets, avec rage :
Tenez bon !

UNE VOIX, au-dehors :
Bas les armes !

VOIX DES CADETS :
Non !

CYRANO, à de Guiche :
Vous avez prouvé, Monsieur, votre valeur
Lui montrant Roxane. Fuyez en la sauvant !

DE GUICHE, qui court à Roxane et l'enlève dans ses bras :
Soit ! Mais on est vainqueur
Si vous gagner du temps !

CYRANO :
C'est bon !
Criant vers Roxane que de Guiche, aidé de Ragueneau, emporte évanouie. Adieu, Roxane !
Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blessés et viennent tomber en scène. Cyrano se précipitant au combat est arrêté sur la crête par Carbon, couvert de sang.

CARBON :
Nous plions ! J'ai reçu deux coups de pertuisane !

CYRANO, criant aux Gascons :
Hardi ! Reculès pas, drollos ! A Carbon, qu'il soutient. N'ayez pas peur !
J'ai deux morts à venger : Christian et mon bonheur !
Ils redescendent. Cyrano brandit la lance où est attaché le mouchoir de Roxane.
Flotte, petit drapeau de dentelle à son chiffre !
Il la plante en terre ; il crie aux cadets.
Toumbé dèssus ! Escrasas lous ! Au fifre. Un air de fifre !
Le fifre joue. Des blessés se relèvent. Des cadets dégringolant le talus viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le carrosse se couvre et se remplit d'hommes, se hérisse d'arquebuses, se transforme en redoute.

UN CADET, paraissant à reculons, sur la crête, se battant toujours, crie :
Ils montent le talus ! et tombe mort.

CYRANO :
On va les saluer !
Le talus se couronne en un instant d'une rangée terrible d'ennemis. Les grands étendards des Impériaux se lèvent.

CYRANO :
Feu !
Décharge générale.

CRI, dans les rangs ennemis :
Feu !
Riposte meurtrière. Les cadets tombent de tous côtés.

UN OFFICIER ESPAGNOL, se découvrant :
Quels sont ces gens qui se font tous tuer ?

CYRANO, récitant debout au milieu des balles :
Ce sont les cadets de Gascogne
De Carbon de Castel-Jaloux ;
Bretteurs et menteurs sans vergogne...
Il s'élance, suivi des quelques survivants.
Ce sont les cadets...
Le reste se perd dans la bataille.

RIDEAU

CYRANO de BERGERAC (acte 4 - scène 9)

QUATRIEME ACTE
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Scène IX - CHRISTIAN, CYRANO ; au fond ROXANE, causant avec CARBON et quelques cadets.

CHRISTIAN, appelant vers la tente de Cyrano :
Cyrano ?

CYRANO, reparaissant, armé pour la bataille :
Qu'est-ce ? Te voilà blême !

CHRISTIAN :
Elle ne m'aime plus !

CYRANO :
Comment ?

CHRISTIAN :
C'est toi qu'elle aime !

CYRANO :
Non !

CHRISTIAN :
Elle n'aime plus que mon âme !

CYRANO :
Non !

CHRISTIAN :
Si !
C'est donc bien toi qu'elle aime, -et tu l'aimes aussi !

CYRANO :
Moi ?

CHRISTIAN :
Je le sais.

CYRANO :
C'est vrai.

CHRISTIAN :
Comme un fou.

CYRANO :
Davantage.

CHRISTIAN :
Dis-le-lui !

CYRANO :
Non !

CHRISTIAN :
Pourquoi ?

CYRANO :
Regarde mon visage !

CHRISTIAN :
Elle m'aimerait laid !

CYRANO :
Elle te l'a dit !

CHRISTIAN :
Là !

CYRANO :
Ah ! je suis bien content qu'elle t'ait dit cela !
Mais va, va, ne crois pas cette chose insensée !
-Mon Dieu, je suis content qu'elle ait eu la pensée
De la dire,- mais va, ne la prends pas au mot,
Va, ne deviens pas laid : elle m'en voudrait trop !

CHRISTIAN :
C'est ce que je veux voir !

CYRANO :
Non, non !

CHRISTIAN :
Qu'elle choisisse !
Tu vas lui dire tout

CYRANO :
Non, non ! Pas ce supplice.

CHRISTIAN :
Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau ?
C'est trop injuste !

CYRANO :
Et moi, je mettrais au tombeau
Le tien parce que, grâce au hasard qui fait naître,
J'ai le don d'exprimer... ce que tu sens peut-être ?

CHRISTIAN :
Dis-lui tout !

CYRANO :
Il s'obstine à me tenter, c'est mal !

CHRISTIAN :
Je suis las de porter en moi un rival !

CYRANO :
Christian !

CHRISTIAN :
Notre union -sans témoins- clandestine,
-Peut se rompre,- si nous survivons !

CYRANO :
Il s'obstine !...

CHRISTIAN :
Oui, je veux être aimé moi-même, ou pas du tout !
-Je vais voir ce qu'on fait, tiens ! Je vais jusqu'au bout
Du poste ; Je reviens : parle, et qu'elle préfère
L'un de nous deux !

CYRANO :
Ce sera toi !

CHRISTIAN :
Mais... je l'espère !
Il appelle. Roxane !

CYRANO :
Non ! Non !

ROXANE, accourant :
Quoi ?

CHRISTIAN :
Cyrano vous dira
Une chose importante...
Elle va vivement à Cyrano. Christian sort.

CYRANO de BERGERAC (acte 4 - scène 8)

QUATRIEME ACTE
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Scène VIII - ROXANE, CHRISTIAN ; au fond, allées et venues de cadets. CARBON et DE GUICHE donnent des ordres.

ROXANE, courant à Christian :
Et maintenant, Christian !...

CHRISTIAN, lui prenant les mains :
Et maintenant, dis-moi
Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi
A travers tous ces rangs de soudards et de reîtres,
Tu m'as rejoint ici ?

ROXANE :
C'est à cause des lettres !

CHRISTIAN :
Tu dis ?

ROXANE :
Tant pis pour vous si je cours ces dangers !
Ce sont vos lettres qui m'ont grisée ! Ah ! songez
Combien depuis un mois vous m'en avez écrites,
Et plus belles toujours !

CHRISTIAN :
Quoi ! pour quelques petites
Lettres d'amour...

ROXANE :
Tais-toi !... Tu ne peux pas savoir !
Mon Dieu, je t'adorais, c'est vrai, depuis qu'un soir,
D'une voix que je t'ignorais, sous ma fenêtre,
Ton âme commença de se faire connaître...
Eh bien ! tes lettres, c'est, vois-tu, depuis un mois,
Comme si tout le temps, je l'entendais, ta voix
De ce soir-là, si tendre, et qui vous enveloppe !
Tant pis pour toi, j'accours. La sage Pénélope
Ne fût pas demeurée à broder sous son toit,
Si le Seigneur Ulysse eût écrit comme toi,
Mais pour le joindre, elle eût, aussi folle qu'Hélène,
Envoyé promener ses pelotons de laine !...

CHRISTIAN :
Mais...

ROXANE :
Je lisais, je relisais, je défaillais,
J'étais à toi. Chacun de ces petits feuillets
Etait comme un pétale envolé de ton âme.
On sent à chaque mot de ces lettres de flamme
L'amour puissant, sincère...

CHRISTIAN :
Ah ! sincère et puissant ?
Cela se sent, Roxane ?...

ROXANE :
Oh ! si cela se sent !

CHRISTIAN :
Et vous venez ?

ROXANE :
Je viens (ô mon Christian, mon maître !
Vous me relèveriez si je voulais me mettre
A vos genoux, c'est donc mon âme que j'y mets,
Et vous ne pourrez plus la relever jamais !)
Je viens te demander pardon (et c'est bien l'heure
De demander pardon, puisqu'il se peut qu'on meure !)
De t'avoir fait d'abord, dans ma frivolité,
L'insulte de t'aimer pour ta seule beauté !

CHRISTIAN, avec épouvante :
Ah ! Roxane !

ROXANE :
Et plus tard, mon ami, moins frivole,
-Oiseau qui saute avant tout à fait qu'il s'envole,-
Ta beauté m'arrêtant, ton âme m'entraînant,
Je t'aimais pour les deux ensemble !...

CHRISTIAN :
Et maintenant ?

ROXANE :
h bien ! toi-même enfin l'emporte sur toi-même,
Et ce n'est plus que pour ton âme que je t'aime !

CHRISTIAN, reculant :
Ah ! Roxane !

ROXANE :
Sois donc heureux. Car n'être aimé
Que pour ce dont on est un instant costumé,
Doit mettre un coeur avide et noble à la torture ;
Mais ta chère pensée efface ta figure,
Et la beauté par quoi tout d'abord tu me plus,
Maintenant j'y vois mieux... et je ne la vois plus !

CHRISTIAN :
Oh !...

ROXANE :
Tu doutes encor d'une telle victoire ?...

CHRISTIAN, douloureusement :
Roxane !

ROXANE :
Je comprends, tu ne peux pas y croire,
A cet amour ?...

CHRISTIAN :
Je ne veux pas de cet amour !
Moi, je veux être aimé plus simplement pour...

ROXANE :
Pour
Ce qu'en vous elles ont aimé jusqu'à cette heure ?
Laissez-vous donc aimer d'une façon meilleure !

CHRISTIAN :
Non ! c'était mieux avant !

ROXANE :
Ah ! tu n'y entends rien !
C'est maintenant que j'aime mieux, que j'aime bien !
C'est ce qui te fait toi, tu m'entends, que j'adore,
Et moins brillant...

CHRISTIAN :
Tais-toi !

ROXANE :
Je t'aimerais encore !
Si toute ta beauté tout d'un coup s'envolait...

CHRISTIAN :
Oh ! ne dis pas cela !

ROXANE :
Si ! je le dis !

CHRISTIAN :
Quoi ? laid ?

ROXANE :
Laid ! je le jure !

CHRISTIAN :
Dieu !

ROXANE :
Et ta joie est profonde ?

CHRISTIAN, d'une voix étouffée :
Oui...

ROXANE :
Qu'as-tu ?...

CHRISTIAN, la repoussant doucement :
Rien. Deux mots à dire : une seconde...

ROXANE :
Mais ?...

CHRISTIAN, lui montrant un groupe de cadets, au fond :
A ces pauvres gens mon amour t'enleva :
Va leur sourire un peu puisqu'ils vont mourir... va !

ROXANE, attendrie :
Cher Christian !...
Elle remonte vers les Gascons qui s'empressent respectueusement autour d'elle.

CYRANO de BERGERAC (acte 4 - scène 7)

QUATRIEME ACTE
----------------------

Scène VII - LES MEMES, DE GUICHE.

DE GUICHE :
Cela sent bon.

UN CADET, chantonnant d'un air détaché :
To lo lo !...

DE GUICHE, s'arrêtant et le regardant :
Qu'avez-vous, vous ?... Vous êtes tout rouge !

LE CADET :
Moi ?... Mais rien. C'est le sang. On va se battre : il bouge !

UN AUTRE :
Poum... poum... poum...

DE GUICHE, se retournant :
Qu'est cela ?

LE CADET, légèrement gris :
Rien ! C'est une chanson !
Une petite...

DE GUICHE :
Vous êtes gai, mon garçon !

LE CADET :
L'approche du danger !

DE GUICHE, appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre :
Capitaine ! je... Il s'arrête en le voyant. Peste !
Vous avez bonne mine aussi !

CARBON, cramoisi, et cachant une bouteille derrière son dos, avec un geste évasif :
Oh !...

DE GUICHE :
Il me reste
Un canon que j'ai fait porter... Il montre un endroit dans la coulisse. là, dans ce coin,
Et vos hommes pourront s'en servir au besoin.

UN CADET, se dandinant :
Charmante attention !

UN AUTRE, lui souriant gracieusement :
Douce sollicitude !

DE GUICHE :
Ah çà ! mais ils sont fous !- Sèchement. N'ayant pas l'habitude
Du canon, prenez garde au recul.

LE PREMIER CADET :
Ah ! pfftt !

DE GUICHE, allant à lui, furieux :
Mais !...

LE CADET :
Le canon des Gascons ne recule jamais !

DE GUICHE, le prenant par le bras et le secouant :
Vous êtes gris !... De quoi ?

LE CADET, superbe :
De l'odeur de la poudre !

DE GUICHE, haussant les épaules, les repousse et va vivement à Roxane :
Vite, à quoi daignez-vous, madame, vous résoudre ?

ROXANE :
Je reste !

DE GUICHE :
Fuyez !

ROXANE :
Non !

DE GUICHE :
Puisqu'il en est ainsi,
Qu'on me donne un mousquet !

CARBON :
Comment ?

DE GUICHE :
Je reste aussi.

CYRANO :
Enfin, Monsieur ! voilà de la bravoure pure !

PREMIER CADET :
Seriez-vous un Gascon malgré votre guipure ?

ROXANE :
Quoi... !

DE GUICHE :
Je ne quitte pas une femme en danger.

DEUXIEME CADET, au premier :
Dis donc ! Je crois qu'on peut lui donner à manger !
Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.

DE GUICHE, dont les yeux s'allument :
Des vivres !

UN TROISIEME CADET :
Il en sort de toutes les vestes !

DE GUICHE, se maîtrisant, avec hauteur :
Est-ce que vous croyez que je mange vos restes !

CYRANO, saluant :
Vous faites des progrès !

DE GUICHE, fièrement, et à qui échappe sur le dernier mot une légère pointe d'accent :
Je vais me battre à jeun !

PREMIER CADET, exultant de joie :
A jeung ! Il vient d'avoir l'accent !

DE GUICHE, riant :
Moi !

LE CADET :
C'en est un !
Ils se mettent tous à danser.

CARBON, qui a disparu depuis un moment derrière le talus, reparaissant sur la crête :
J'ai rangé mes piquiers, leur troupe est résolue !
Il montre une ligne de piques qui dépasse la crête.

DE GUICHE, à Roxane, en s'inclinant :
Acceptez-vous ma main pour passer leur revue ?...
Elle l'a prend, ils remontent vers le talus. Tout le monde se découvre et les suit.

CHRISTIAN, allant à Cyrano, vivement :
Parle vite !
Au moment où Roxane paraît sur la crête , les lances disparaissent, abaissées pour le salut, un cri s'élève : elle s'incline.

LES PIQUIERS, au-dehors :
Vivat !

CHRISTIAN :
Quel était ce secret ?...

CYRANO :
Dans le cas où Roxane...

CHRISTIAN :
Eh bien ?

CYRANO :
Te parlerait
Des lettres ?

CHRISTIAN :
Oui, je sais !...

CYRANO :
Ne fais pas la sottise
De t'étonner...

CHRISTIAN :
De quoi ?

CYRANO :
Il faut que je te dise !...
Oh !mon Dieu, c'est tout simple, et j'y pense aujourd'hui
En la voyant. Tu lui...

CHRISTIAN :
Parle vite !

CYRANO :
Tu lui...
As écrit plus souvent que tu ne crois.

CHRISTIAN :
Hein ?

CYRANO :
Dame !
Je m'en étais chargé : J'interprétais ta flamme !
J'écrivais quelquefois sans te dire : j'écris !

CHRISTIAN :
Ah ?

CYRANO :
C'est tout simple !

CHRISTIAN :
Mais comment t'y es-tu pris,
De puis qu'on est bloqué pour ?...

CYRANO :
Oh !... avant l'aurore
Je pouvais traverser...

CHRISTIAN, se croisant les bras :
Ah ! c'est tout simple encore ?
Et qu'ai-je écrit de fois par semaine ?... Deux ? -Trois ?-
Quatre ?-

CYRANO :
Plus.

CHRISTIAN :
Tous les jours ?

CYRANO :
Oui, tous les jours. -Deux fois.

CHRISTIAN, violemment :
Et cela t'enivrait, et l'ivresse était telle
Que tu bravais la mort...

CYRANO, voyant Roxane qui revient :
Tais-toi ! Pas devant elle !
Il rentre vivement dans sa tente.

CYRANO de BERGERAC (acte 4 - scène 6)

QUATRIEME ACTE
----------------------

Scène VI - LES MEMES, moins DE GUICHE.

CHRISTIAN, suppliant :
Roxane !...

ROXANE :
Non !

PREMIER CADET, aux autres :
Elle reste !

TOUS, se précipitant, se bousculant, s'astiquant :
Un peigne ! -Un savon ! -Ma basane
Est troué : une aiguille ! -Un ruban ! -Ton miroir ! -
Mes manchettes ! -Ton fer à moustaches ! -Un rasoir !

ROXANE, à Cyrano qui la supplie encore :
Non ! rien ne me fera bouger de cette place !

CARBON, après s'être, comme les autres, sanglé, épousseté, avoir brossé son chapeau, redressé sa plume et tiré ses manchettes, s'avance vers Roxane, et cérémonieusement :
Peut-être siérait-il que je vous présentasse,
Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs
Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux.
Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon présente :
Baron de Peyrescous de Colignac !

LE CADET, saluant :
Madame...

CARBON, continuant :
Baron de Casterac de Cahuzac. -Vidame
De Malgoyre Estressac Lésbas d'Escarabiot.-
Chevalier d'Antignac-Juzet. -Baron Hillot
De Blagnac-Saléchan de Castel-Crabioules...

ROXANE :
Mais combien avez-vous de noms chacun ?

LE BARON HILLOT :
Des foules !

CARBON, à Roxane :
Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.

ROXANE ouvre la main et le mouchoir tombe :
Pourquoi ?
Toute la compagnie fait le mouvement de s'élancer pour le ramasser.

CARBON, le ramassant vivement :
Ma compagnie était sans drapeau ! Mais, ma foi,
C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle !

ROXANE, souriant :
Il est un peu petit.

CARBON, attachant le mouchoir à la hampe de sa lance de capitaine :
Mais il est en dentelle !

UN CADET, aux autres :
Je mourrais sans regrets ayant vu ce minois,
Si j'avais dans le ventre une noix !...

CARBON, qui l'a entendu, indigné :
Fi ! parler de manger lorsqu'une exquise femme !...

ROXANE :
Mais l'air du camp est vif et, moi-même, m'affame
Pâtés, chauds-froids, vins fins : -mon menu, le voilà !
-Voulez-vous m'apportez tout cela !
Consternation.

UN CADET :
Tout cela !

UN AUTRE :
Où le prendrions-nous, grand Dieu ?

ROXANE, tranquillement :
Dans mon carrosse.

TOUS :
Hein ?...

ROXANE :
Mais il faut qu'on serve et découpe, et désosse !
Regardez mon cocher d'un peu plus près messieurs,
Et vous reconnaîtrez un homme précieux :
Chaque sauce sera, si l'on veut, réchauffée !

LES CADETS, se ruant vers le carrosse :
C'est Ragueneau ! Acclamations. Oh ! Oh !

ROXANE, les suivants des yeux :
Pauvres gens !

CYRANO, lui baisant la main :
Bonne fée !

RAGUENEAU, debout sur le siège comme un charlatan en place publique :
Messieurs !...
Enthousiasme.

LES CADETS :
Bravo ! Bravo !

RAGUENEAU :
Les Espagnols n'ont pas,
Quand passaient tant d'appas, vu passer le repas !
Applaudissements.

CYRANO, bas à Christian :
Hum ! hum ! Christian !

RAGUENEAU :
Distraits par la galanterie,
Ils n'ont pas vu... Il tire de son siège un plat qu'il élève. La galantine !
Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.

CYRANO, bas à Christian :
Je t'en prie,
Un seul mot !...

RAGUENEAU :
Et Vénus sut occuper leur oeil
Pour que Diane, en secret, pût passer... Il brandit un gigot. son chevreuil !
Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues.

CYRANO, bas à Christian :
Je voudrais te parler !

ROXANE, aux cadets qui redescendent, les bras chargés de victuailles :
Posez cela par terre !
Elle met le couvert sur l'herbe, aidée des deux laquais imperturbables qui étaient derrière le carrosse.

ROXANE, à Christian, au moment où Cyrano allait l'entraîner à part :
Vous, rendez-vous utile !
Christian vient l'aider. Mouvement d'inquiétude de Cyrano.

RAGUENEAU :
Un paon truffé !

PREMIER CADET, épanoui, qui descend en coupant une large tranche de jambon :
Tonnerre !
Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard
Sans faire un gueuleton... Se reprenant vivement en voyant Roxane. pardon ! un balthazar !

RAGUENEAU, lançant les coussins du carrosse :
Les coussins sont remplis d'ortolans !
Tumulte. On éventre les coussins. Rire. Joie.

TROISIEME CADET :
Ah ! Viédaze !

RAGUENEAU, lançant des flacons de vin rouge :
Des flacons de rubis !... De vin blanc. Des flacons de topaze !

ROXANE, jetant une nappe pliée à la figure de Cyrano :
Défaites cette nappe !... Eh ! hop ! Soyez léger !

RAGUENEAU, brandissant une lanterne arrachée :
Chaque lanterne est un petit garde-manger !

CYRANO, bas à Christian, pendant qu'ils arrangent la nappe ensemble :
Il faut que je te parle avant que tu lui parles !

RAGUENEAU, de plus en plus lyrique :
Le manche de mon fouet est un saucisson d'Arles !

ROXANE, versant du vin, servant :
Puisqu'on nous fait tuer, morbleu ! nous nous moquons
Du reste de l'armée ! -Oui ! tout pour les Gascons !-
Et si de Guiche vient, personne ne l'invite !
Allant de l'un à l'autre. Là, vous avez le temps. -Ne mangez pas si vite ! -
Buvez un peu. -Pourquoi pleurez-vous ?

PREMIER CADET :
C'est trop bon !

ROXANE :
Chut ! -Rouge ou blanc ? -Du pain pour monsieur de Carbon !
-Un couteau ! -Votre assiette ! -Un peu de croûte ? Encore
-Je vous sers ! -Du bourgogne ? -Une aile ?

CYRANO, qui la suit, les bras chargés de plats, l'aidant à servir :
Je l'adore !

ROXANE, allant à Christian :
Vous ?

CHRISTIAN :
Rien.

ROXANE :
Si ! ce biscuit, dans du muscat... deux doigts !

CHRISTIAN, essayant de la retenir :
Oh ! dites-moi pourquoi vous vîntes ?

ROXANE :
Je me dois
A ces malheureux... Chut ! Tout à l'heure !...

LE BRET, qui était remonté au fond, pour passer, au bout d'une lance, un pain à la sentinelle du talus :
De Guiche !

CYRANO :
Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche !
Hop ! -N'ayons l'air de rien !... A Ragueneau. Toi, remonte d'un bond
Sur ton siège ! -Tout est caché ?...
En un clin d'oeil tout a été repoussé dans les tentes, ou caché sous les vêtement, sous les manteaux, dans les feutres. - De Guiche entre vivement - et s'arrête, tout d'un coup, reniflant. - Silence.

CYRANO de BERGERAC (acte 4 - scène 5)

QUATRIEME ACTE
----------------------

Scène V - LES MEMES, ROXANE.

DE GUICHE :
Service du Roi ! Vous ?

ROXANE :
Mais du seul roi, l'Amour !

CYRANO :
Ah ! grand Dieu !

CHRISTIAN, s'élançant :
Vous ! Pourquoi ?

ROXANE :
C'était trop long, ce siège !

CHRISTIAN :
Pourquoi ?...

ROXANE :
Je te dirai !

CYRANO, qui, au son de sa voix, est resté cloué immobile, sans oser tourner les yeux vers elle :
Dieu ! La regarderai-je ?

DE GUICHE :
Vous ne pouvez rester ici !

ROXANE, gaiement :
Mais si ! mais si !
Voulez-vous m'avancer un tambour ?...
Elle s'assied sur un tambour qu'on avance. Là, merci ! Elle rit.
On a tiré sur mon carrosse ! Fièrement. Une patrouille !
-Il a l'air d'être fait avec une citrouille,
N'est-ce pas ? comme dans le conte, et les laquais
Avec des rats.
Envoyant des lèvres un baiser à Christian. Bonjour !
Les regardant tous. Vous n'avez pas l'air gais !
-Savez-vous que c'est loin, Arras ? Apercevant Cyrano. Cousin, charmée !

CYRANO, s'avançant :
Ah çà ! comment ?...

ROXANE :
Comment j'ai retrouvé l'armée ?
Oh ! mon Dieu, mon ami, mais c'est tout simple : j'ai
Marché tant que j'ai vu le pays ravagé.
Ah ! ces horreurs, il a fallu que je les visse
Pour y croire ! Messieurs, si c'est là le service
De votre Roi, le mien vaut mieux !

CYRANO :
Voyons, c'est fou !
Par où diable avez-vous bien pu passer ?

ROXANE :
Par où ?
Par chez les Espagnols.

PREMIER CADET :
Ah ! Qu'elles sont malignes !

DE GUICHE :
Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ?

LE BRET :
Cela dut être très difficile !...

ROXANE :
Pas trop.
J'ai simplement passé dans mon carrosse, au trot.
Si quelque hidalgo montrait sa mine altière,
Je mettais mon plus beau sourire à la portière,
Et ces messieurs étant, n'en déplaise aux Français,
Les plus galantes gens du monde, -je passais !

CARBON :
Oui, c'est un passeport, certes que ce sourire !
Mais on a fréquemment dû vous sommer de dire
Où vous alliez ainsi, madame ?

ROXANE :
Fréquemment.
Alors je répondais : "Je vais voir mon amant."
-Aussitôt l'Espagnol à l'air le plus féroce
Refermait gravement la porte du carrosse,
D'un geste de la main à faire envie au Roi,
Relevait les mousquets déjà pointés sur moi,
Et superbe de grâce, à la fois, et de morgue,
L'ergot tendu sous la dentelle en tuyau d'orgue,
Le feutre au vent pour que la plume palpitât,
S'inclinait en disant : "Passez, señorita !"

CHRISTIAN :
Mais, Roxane...

ROXANE :
J'ai dit : mon amant, oui... pardonne !
Tu comprends, si j'avais dit : mon mari, personne
Ne m'eût laissé passer !

CHRISTIAN :
Mais...

ROXANE :
Qu'avez-vous ?

DE GUICHE :
Il faut
Vous en allez d'ici !

ROXANE :
Moi ?

CYRANO :
Bien vite !

LE BRET :
Au plus tôt !

CHRISTIAN :
Oui !

ROXANE :
Mais comment ?

CHRISTIAN, embarrassé :
C'est que...

CYRANO, de même :
Dans trois quarts d'heure...

DE GUICHE, de même :
...ou quatre...

CARBON, de même :
Il vaut mieux...

LE BRET, de même :
Vous pourriez...

ROXANE :
Je reste. On va se battre.

TOUS :
Oh ! non !

ROXANE :
C'est mon mari ! Elle se jette dans les bras de Christian. Qu'on me tue avec toi !

CHRISTIAN :
Mais quels yeux vous avez !

ROXANE :
Je te dirai pourquoi !

DE GUICHE, désespéré :
C'est un poste terrible !

ROXANE, se retournant :
Hein ! terrible ?

CYRANO :
Et la preuve
C'est qu'il nous l'a donné !

ROXANE, à de Guiche :
Ah ! vous me vouliez veuve ?

DE GUICHE :
Oh ! je vous jure !...

ROXANE :
Non ! Je suis folle à présent !
Et je ne m'en vais plus ! D'ailleurs, c'est amusant.

CYRANO :
Eh quoi ! la précieuse était une héroïne ?

ROXANE :
Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine.

UN CADET :
Nous vous défendrons bien !

ROXANE, enfiévrée de plus en plus :
Je le crois, mes amis !

UN AUTRE, avec enivrement :
Tout le camp sent l'iris !

ROXANE :
Et j'ai justement mis
Un chapeau qui fera très bien dans la bataille !...
Regardant de Guiche. Mais peut-être est-il temps que le comte s'en aille :
On pourrait commencer.

DE GUICHE :
Ah ! c'en est trop ! Je vais
Inspecter mes canons, et reviens... Vous avez
Le temps encor : changez d'avis !

ROXANE :
Jamais !
De Guiche sort.

CYRANO de BERGERAC (acte 4 - scène 4)

QUATRIEME ACTE
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Scène IV - LES MEMES, DE GUICHE.

DE GUICHE, à Carbon :
Ah ! - Bonjour ! Ils s'observent tous les deux. A part, avec satisfaction. Il est vert.

CARBON, de même :
Il n'a plus que les yeux.

DE GUICHE, regardant les cadets :
Voici donc les mauvaises têtes ?... Oui, messieurs,
Il me revient de tous côtés qu'on me brocarde
Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde,
Hobereaux béarnais, barons périgourdins,
N'ont pour leur colonel pas assez de dédain,
M'appellent intrigant, courtisan,-Qu'il les gêne
De voir sur ma cuirasse un col au point de Gêne,-
Et qu'ils ne cessent pas de s'indigner entre eux
Qu'on puisse être Gascon et ne pas être gueux !
Silence. On joue. On fume.
Vous ferai-je punir par votre capitaine ?
Non.

CARBON :
D'ailleurs, je suis libre et n'inflige de peine...

DE GUICHE :
Ah ?

CARBON :
J'ai payé ma compagnie, elle est à moi.
Je n'obéis qu'aux ordres de guerre.

DE GUICHE :
Ah ?... Ma foi !
Cela suffit. S'adressant aux cadets.
Je peux mépriser vos bravades.
On connaît ma façon d'aller aux mousquetades ;
Hier, à Bapaume, on vit la furie avec quoi
J'ai fait lâcher le pied au comte de Bucquoi ;
Ramenant sur ses gens les miens en avalanche,
J'ai chargé par trois fois !

CYRANO, sans lever le nez de son livre :
Et votre écharpe blanche ?

DE GUICHE, surpris et satisfait :
Vous savez ce détail ?... En effet, il advint,
Durant que je faisais ma caracole afin
De rassembler mes gens pour la troisième charge,
Qu'un remous de fuyards m'entraîna sur la marge
Des ennemis ; j'étais en danger qu'on me prît
Et qu'on m'arquebusât, quand j'eus le bon esprit
De dénouer et de laisser couler à terre
L'écharpe qui disait mon grade militaire ;
En sorte que je pus, sans attirer les yeux,
Quitter les Espagnols, et revenant sur eux,
Suivi de tous les miens réconfortés, les battre !
-Eh bien ! que dites-vous de ce trait ?
Les cadets n'ont pas l'air d'écouter ; mais ici les cartes et les cornets à dés restent en l'air, la fumée des pipes demeure dans les joues : attente.

CYRANO :
Qu'Henri quatre
N'eût jamais consenti, le nombre l'accablant,
A se diminuer de son panache blanc.
Joie silencieuse. Les cartes s'abattent. Les dés tombent. La fumée s'échappe.

DE GUICHE :
L'adresse a réussi, cependant !
me attente suspendant les jeux et les pipes.

CYRANO :
C'est possible.
Mais on n'abdique pas l'honneur d'être une cible.
Cartes, dés, fumées, s'abattent, tombent, s'envolent avec une satisfaction croissante.
Si j'eusse été présent quand l'écharpe coula
-Nos courages, monsieur, diffèrent en cela-
Je l'aurais ramassée et me l'a serais mise.

DE GUICHE :
Oui, vantardise, encor, de gascon !

CYRANO :
Vantardise ?...
Prêtez-là moi. Je m'offre à monter, dès ce soir,
A l'assaut, le premier, avec elle en sautoir.

DE GUICHE :
Offre encor de gascon ! Vous savez que l'écharpe
Resta chez l'ennemi, sur les bords de la Scarpe,
En un lieu que depuis la mitraille cribla,-
Où nul ne peut aller la chercher !

CYRANO, tirant de sa poche l'écharpe blanche et la lui tendant :
La voilà.
Silence. les cadets étouffent leurs rires dans les cartes et dans les cornets à dés. De Guiche se retourne, le regarde ; immédiatement ils reprennent leur gravité, leurs jeux ; l'un d'eux sifflote avec indifférence l'air montagnard joué par le fifre.

DE GUICHE, prenant l'écharpe :
Merci. Je vais, avec ce bout d'étoffe claire,
Pouvoir faire un signal, -que j'hésitais à faire.
Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l'écharpe en l'air.

TOUS :
Hein !

LA SENTINELLE, en haut du talus :
Cet homme, là-bas qui se sauve en courant !...

DE GUICHE, redescendant :
C'est un faux espion espagnol. Il nous rend
De grands services. Les renseignements qu'il porte
Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte
Que l'on peut influer sur leurs décisions.

CYRANO :
C'est un gredin !

DE GUICHE, se nouant nonchalamment son écharpe :
C'est très commode. Nous disions ?...
-Ah ! J'allais vous apprendre un fait. Cette nuit même,
Pour nous ravitailler tentant un coup suprême,
Le maréchal s'en fut vers Dourlens, sans tambours ;
Les vivandiers du Roi sont là ; par les labours
Il les joindra ; mais pour revenir sans encombre,
Il a pris avec lui des troupes en tel nombre
Que l'on aurait beau jeu, certes, en nous attaquant :
La moitié de l'armée est absente du camp !

CARBON :
Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave.
Mais ils ne savent pas ce départ ?

DE GUICHE :
Ils le savent.
Ils vont nous attaquer.

CARBON :
Ah !

DE GUICHE :
Mon faux espion
M'est venu prévenir de leur agression.
Il ajouta : "J'en peux déterminer la place ;
Sur quel point voulez-vous que l'attaque se fasse ?
Je dirai que de tous c'est le moins défendu,
Et l'effort portera sur lui." -J'ai répondu
"C'est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne :
Ce sera sur le point d'où je vous ferai signe."

CARBON, aux cadets :
Messieurs préparez-vous !
Tous se lèvent. Bruit d'épées et de ceinturons qu'on boucle.

DE GUICHE :
C'est dans une heure.

PREMIER CADET :
Ah !... bien !...
Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.

DE GUICHE, à Carbon :
Il faut gagner du temps. Le maréchal revient.

CARBON :
Et pour gagner du temps ?

DE GUICHE :
ous aurez l'obligeance
De vous faire tuer.

CYRANO :
Ah ! voilà la vengeance ?

DE GUICHE :
Je ne prétendrai pas que si je vous aimais
Je vous eusse choisis vous et les vôtres, mais,
Comme à votre bravoure on n'en compare aucune,
C'est mon Roi que je sers en servant ma rancune.

CYRANO, saluant :
Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant.

DE GUICHE, saluant :
Je sais que vous aimez vous battre un contre cent.
Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne. Il remonte, avec Carbon.

CYRANO, aux cadets :
Eh bien donc ! nous allons au blason de Gascogne,
Qui porte six chevrons, messieurs, d'azur et d'or,
Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor !
De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond. On donne des ordres. La réticence se prépare. Cyrano va vers Christian qui est resté immobile, les bras croisés.

CYRANO, lui mettant la main sur l'épaule :
Christian ?

CHRISTIAN, secouant le tête :
Roxane !

CYRANO :
Hélas !

CHRISTIAN :
Au moins, je voudrais mettre
Tout l'adieu de mon coeur dans une belle lettre !...

CYRANO :
Je me doutais que ce serait pour aujourd'hui.
Il tire un billet de son pourpoint.
Et j'ai fait tes adieux.

CHRISTIAN :
Montre !...

CYRANO :
Tu veux ?...

CHRISTIAN, lui prenant la lettre :
Mais oui !
Il l'ouvre, lit et s'arrête.
Tiens !...

CYRANO :
Quoi ?

CHRISTIAN :
Ce petit rond ?...

CYRANO, reprenant la lettre vivement, et regardant d'un air naïf :
Un rond ?...

CHRISTIAN :
C'est une larme !

CYRANO :
Oui... Poète, on se prend à son jeu, c'est le charme !...
Tu comprends... ce billet, -c'était très émouvant :
Je me suis fait pleurer moi-même en l'écrivant.

CHRISTIAN :
Pleurer ?...

CYRANO :
Oui... parce que... mourir n'est pas terrible.
Mais... ne plus la revoir jamais... Voilà l'horrible !
Car enfin je ne la... Christian le regarde. nous ne la... Vivement. tu ne la...

CHRISTIAN, lui arrachant la lettre :
Donne-moi ce billet !
On entend une rumeur, au loin, dans le camp.

LA VOIX D'UNE SENTINELLE :
Ventrebieu, qui va là ?
Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.

CARBON :
Qu'est-ce ?...

LA SENTINELLE, qui est sur le talus :
Un carrosse !
On se précipite pour voir.

CRIS :
Quoi ? Dans le camp ? - Il y entre !
- Il a l'air de venir de chez l'ennemi ! - Diantre !
Tirez ! - Non ! le cocher a crié ! - Crié quoi ? -
Il a crié : Service du Roi !
Tout le monde est sur le talus et regarde au-dehors. Les grelots se rapprochent.

DE GUICHE :
Hein ? Du Roi !...
On redescend, on s'aligne.

CARBON :
Chapeau bas, tous !

DE GUICHE, à la cantonade :
Du Roi ! -Rangez-vous, vile tourbe,
Pour qu'il puisse décrire avec pompe sa courbe !
Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de poussière. Les rideaux sont tirés. Deux laquais derrière. Il s'arrête net.

CARBON, criant :
Battez aux champs !
Roulement de tambours. Tous les cadets se découvrent.

DE GUICHE :
Baissez le marchepied !
Deux hommes se précipitent. La portière s'ouvre.

ROXANE, sautant du carrosse :
Bonjour !
Le son d'une voix de femme relève d'un seul coup tout ce monde profondément incliné. -Stupeur.

CYRANO de BERGERAC (acte 4 - scène 3)

QUATRIEME ACTE
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Scène III - LES MEMES, CYRANO.

CYRANO, sortant de sa tente, tranquille, une plume à l'oreille, un livre à la main :
Hein ? Silence. Au premier cadet. Pourquoi t'en vas-tu, toi, de ce pas qui traîne ?

LE CADET :
J'ai quelque chose dans les talons qui me gêne !...

CYRANO :
Et quoi donc ?

LE CADET :
L'estomac !

CYRANO :
Moi de même, pardi !

LE CADET :
Cela doit te gêner ?

CYRANO :
Non, cela me grandit.

DEUXIEME CADET :
J'ai les dents longues !

CYRANO :
Tu n'en mordras que plus large.

UN TROISIEME :
Mon ventre sonne creux !

CYRANO :
Nous y battrons la charge.

UN AUTRE :
Dans les oreilles, moi, j'ai des bourdonnements.

CYRANO :
Non, non ; ventre affamé, pas d'oreilles : tu mens !

UN AUTRE :
Oh ! manger quelque chose, -à l'huile !

CYRANO, le décoiffant et lui mettant son casque dans la main :
Ta salade.

UN AUTRE :
Qu'est-ce qu'on pourrait bien dévorer ?

CYRANO, lui jetant le livre qu'il tient à la main :
L'Iliade.

UN AUTRE :
Le ministre, à Paris, fait ses quatre repas !

CYRANO :
Il devrait t'envoyer du perdreau !

LE MEME :
Pourquoi pas ?
Et du vin !

CYRANO :
Richelieu, du Bourgogne, if you please ?

LE MEME :
Par quelque capucin !

CYRANO :
L'éminence qui grise ?

UN AUTRE :
J'ai des faims d'ogre !

CYRANO :
Eh ! bien !... tu croques le marmot !

LE PREMIER CADET, haussant les épaules :
Toujours le mot, la pointe !

CYRANO :
Oui, la pointe, le mot !
Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose,
En faisant un bon mot, pour une belle cause !
-Oh ! frappé par la seule arme noble qui soit,
Et par un ennemi qu'on sait digne de soi,
Sur un gazon de gloire et loin d'un lit de fièvres,
Tomber la pointe au coeur en même temps qu'aux lèvres !

CRIS DE TOUS :
J'ai faim !

CYRANO, se croisant les bras :
Ah çà ! mais ne pensez qu'à manger ?...
-Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger ;
Du double étui de cuir tire l'un de tes fifres,
Souffle et joue à ce tas de goinfres et de piffres
Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur,
Dont chaque note est comme une petite soeur,
Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées,
Ces airs dont la lenteur est celle des fumées
Que le hameau natal exhale de ses toits,
Ces airs dont la musique a l'air d'être un patois !...
Le vieux s'assied et prépare son fifre.
Que la flûte, aujourd'hui, guerrière qui s'afflige,
Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige
Tes doigts semblent danser un menuet d'oiseau,
Qu'avant d'être d'ébène, elle fut de roseau ;
Que sa chanson l'étonne, et qu'elle y reconnaisse
L'âme de sa rustique et paisible jeunesse !...
Le vieux commence à jouer des airs languedociens.
Ecoutez, les Gascons... Ce n'est plus, sous ses doigts,
Le fifre aigu des camps, c'est la flûte des bois !
Ce n'est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres,
C'est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !...
Ecoutez... C'est le val, la lande, la forêt,
Le petit pâtre brun sous son rouge béret,
C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne,
Ecoutez, les Gascons : c'est la Gascogne !
Toutes les têtes se sont inclinés ; -tous les yeux rêvent ;- et des larmes sont furtivement essuyées, avec un revers de manche, un coin de manteau.

CARBON, à Cyrano, bas :
Mais tu les fais pleurer !

CYRANO :
De nostalgie !... Un mal
Plus noble que la faim !... pas physique : moral !
J'aime que leur souffrance ait changé de viscère,
Et que ce soit leur coeur, maintenant, qui se serre !

CARBON :
Tu vas les affaiblir en les attendrissant !

CYRANO, qui a fait signe au tambour d'approcher :
Laisse donc ! Les héros qu'ils portent dans leurs sang
Sont vite réveillés ! Il suffit... Il fait un geste. Le tambour roule.

TOUS, se levant et se précipitant sur leurs armes :
Hein ?... Quoi ?... Qu'est-ce ?

CYRANO, souriant :
Tu vois, il a suffit d'un roulement de caisse !
Adieu, rêves, regrets, vieille province, amour...
Ce qui du fifre vient s'en va par le tambour !

UN CADET, qui regarde au fond :
Ah ! Ah ! Voici monsieur de Guiche !

TOUS LES CADETS, murmurant :
Hou...

CYRANO, souriant :
Murmure
Flatteur !

UN CADET :
Il nous ennuie !

UN AUTRE :
Avec, sur son armure,
Son grand col de dentelle, il vient faire le fier !

UN AUTRE :
Comme si l'on portait du linge sur du fer !

LE PREMIER :
C'est bon lorsque à son cou l'on a quelque furoncle !

LE DEUXIEME :
Encore un courtisan !

UN AUTRE :
Le neveu de son oncle !

CARBON :
C'est un Gascon pourtant !

LE PREMIER :
Un faux !... Méfiez-vous !
Parce que, les Gascons... ils doivent être fous :
Rien de plus dangereux qu'un Gascon raisonnable.

LE BRET :
Il est pâle !

UN AUTRE :
Il a faim... autant qu'un pauvre diable !
Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil,
Sa crampe d'estomac étincelle au soleil !

CYRANO,vivement :
N'ayons pas l'air non plus de souffrir ! Vous, vos cartes,
Vos pipes et vos dés...
Tous rapidement se mettent à jouer sur des tambours, sur des escabeaux et par terre, sur leurs manteaux, et ils allument de longues pipes de pétun.
Et moi, je lis Descartes.
Il se promène de long en large et lit dans un petit livre qu'il a tiré de sa poche. -Tableau.- De Guiche entre. Tout le monde a l'air absorbé et content. Il est très pâle. Il va vers Carbon.

CYRANO de BERGERAC (acte 4 - scène 2)

QUATRIEME ACTE
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Scène II - LES MEMES, moins CYRANO.

Le jour s'est un peu levé. Lueurs roses. La ville d'Arras se dore à l'horizon. On entend un coup de canon immédiatement suivi d'une batterie de tambours, très au loin, vers la gauche. D'autres tambours battent plus près. Les batteries vont se répondre, et se rapprochant, éclatent presque en scène et s'éloignent vers la droite, parcourant le camp. Rumeurs de réveil. Voix lointaines d'officiers.

CARBON, avec un soupir :
La diane !... Hélas !
Les cadets s'agitent dans leurs manteaux, s'étirent.
Sommeil succulent, tu prends fin !...
Je sais trop quel sera leur premier cri !

UN CADET, se mettant sur son séant :
J'ai faim !

UN AUTRE :
Je meurs !

TOUS :
Oh !

CARBON :
Levez-vous !

TROISIEME CADET :
Plus un pas !

QUATRIEME CADET :
Plus un geste !

LE PREMIER, se regardant dans un morceau de cuirasse :
Ma langue est jaune : l'air du temps est indigeste !

UN AUTRE :
Mon tortil de baron pour un peu de Chester !

UN AUTRE :
Moi, si l'on ne veut pas fournir à mon gaster
De quoi m'élaborer une pinte de chyle,
Je me retire sous ma tente, -comme Achille !

UN AUTRE :
Oui, du pain !

CARBON, allant à la tente où est entré Cyrano, à mi-voix :
Cyrano !

D'AUTRES :
Nous mourrons !

CARBON, toujours à mi-voix, à la porte de la tente :
Au secours !
Toi qui sais si gaiement leur répliquer toujours,
Viens les ragaillardir !

DEUXIEME CADET, se précipitant vers le premier qui mâchonne quelque chose ;
Qu'est-ce que tu grignotes ?

LE PREMIER :
De l'étoupe à canon que dans les bourguignotes
On fait frire en la graisse à graisser les moyeux.
Les environs d'Arras sont très peu giboyeux !

UN AUTRE, entrant :
Moi je viens de chasser !

UN AUTRE, même jeu :
J'ai pêché dans la Scarpe !

TOUS, debout, se ruant sur les deux nouveaux venus :
Quoi ? - Que rapportez-vous ? - Un faisan ? -Une carpe ?
- Vite, vite, montrez !

LE PECHEUR :
Un goujon !

LE CHASSEUR :
Un moineau !

TOUS, exaspérés :
Assez ! - Révoltons-nous !

CARBON :
Au secours, Cyrano !
Il fait maintenant tout à fait jour.

CYRANO de BERGERAC (acte 4 - scène 1)

QUATRIEME ACTE
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Les cadets de Gascogne
Le poste qu'occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au siège d'Arras.
Au fond, talus traversant toute la scène. Au-delà s'aperçoit un horizon de plaine : le pays couvert de travaux de siège. Les murs d'Arras et la silhouette de ses toits sur le ciel, très loin.
Tentes ; armes éparses ; tambours, etc. -- Le jour va se lever. Jaune Orient.-- Sentinelles espacées. Feux. Roulés dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment. Carbon de Castel-Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont très pâles et très maigris. Christian dort, parmi les autres, dans sa cape, au premier plan, le visage éclairé par un feu. Silence.

Scène I - CHRISTIAN, CARBON DE CASTEL-JALOUX, LE BRET, Les cadets, puis CYRANO.

LE BRET :
C'est affreux !

CARBON :
Oui, plus rien.

LE BRET :
Mordious !

CARBON, lui faisant signe de parler plus bas :
Jure en sourdine !
Tu vas les réveiller. Aux cadets. Chut ! Dormez ! A le Bret. Qui dort dîne !

LE BRET :
Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu !
Quelle famine ! On entend au loin quelques coups de feu.

CARBON :
Ah ! maugrébis des coups de feu !...
Ils vont me réveiller mes enfants ! Aux cadets qui lèvent la tête. Dormez !
On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapprochés.

UN CADET, s'agitant :
Diantre !
Encore ?

CARBON :
Ce n'est rien ! C'est Cyrano qui rentre !
Les têtes qui s'étaient relevées se recouchent.

UNE SENTINELLE, au dehors :
Ventrebieu ! qui va là ?

LA VOIX DE CYRANO :
Bergerac !

LA SENTINELLE, qui est sur le talus :
Ventrebieu !
Qui va là ?

CYRANO, paraissant sur la crête :
Bergerac, imbécile ! Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet.

LE BRET :
Ah ! grand Dieu !

CYRANO, lui faisant signe de ne réveiller personne :
Chut !

LE BRET :
Blessé ?

CYRANO :
Tu sais bien qu'ils ont pris l'habitude
De me manquer tous les matins !

LE BRET :
C'est un peu rude,
Pour portez une lettre, à chaque jour levant,
De risquer...

CYRANO, s'arrêtant devant Christian :
J'ai promis qu'il écrirait souvent ! Il le regarde.
Il dort. Il est pâli. Si la pauvre petite
Savait qu'il meurt de faim... Mais toujours beau !

LE BRET :
Va vite
Dormir !

CYRANO :
Ne grogne pas Le Bret !... Sache ceci :
Pour traverser les rangs espagnols, j'ai choisi
Un endroit où je sais, chaque nuit, qu'ils sont ivres.

LE BRET :
Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres.

CYRANO :
Il faut être léger pour passer ! -Mais je sais
Qu'il y aura ce soir du nouveau. Les Français
Mangeront ou mourrons,- si j'ai bien vu...

LE BRET :
Raconte !

CYRANO :
Non. Je ne suis pas sûr... vous verrez !...

CARBON :
Quelle honte,
Lorsqu'on est assiégeant, d'être affamé !

LE BRET :
Hélas !
Rien de plus compliqué que ce siège d'Arras :
Nous assiégeons Arras, -nous-mêmes, pris au piège,
Le cardinal infant d'Espagne nous assiège...

CYRANO :
Quelqu'un devrait venir l'assiéger à son tour.

LE BRET :
Je ne ris pas.

CYRANO :
Oh ! oh !

LE BRET :
Penser que chaque jour
Vous risquez une vie, ingrat, comme la vôtre,
Pour porter... Le voyant qui se dirige vers une tente. Où vas-tu ?

CYRANO :
J'en vais écrire une autre.
Il soulève la toile et disparaît.

CYRANO de BERGERAC (acte 3 - scène 14)

TROISIEME ACTE
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Scène XIV - LES MEMES, ROXANE, CHRISTIAN, LE CAPUCIN, RAGUENEAU, LAQUAIS, LA DUEGNE.

DE GUICHE, à Roxane :
Vous !
Reconnaissant Christian avec stupeur. Lui ?
Saluant Roxane avec admiration. Vous êtes des plus fines !
A Cyrano. Mes compliments, Monsieur l'inventeur des machines :
Votre récit eût fait s'arrêter au portail
Du paradis, un saint ! Notez-en le détail,
Car cela vraiment cela peut resservir dans un livre !

CYRANO, s'inclinant :
Monsieur, c'est un conseil que je m'engage à suivre.

LE CAPUCIN, montrant les amants à De Guiche et hochant avec satisfaction sa grande barbe blanche :
Un beau couple, mon fils, réuni là par vous !

DE GUICHE, le regardant d'un oeil glacé :
Oui.
A Roxane. Veuillez dire adieu, Madame, à votre époux.

ROXANE :
Comment ?

DE GUICHE, à Christian :
Le régiment déja se met en route.
Joignez-le !

ROXANE :
Pour aller à la guerre ?

DE GUICHE :
Sans doute !

ROXANE :
Mais, Monsieur, les cadets n'y vont pas !

DE GUICHE :
Ils iront. Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche.
Voici l'ordre. A Christian. Courez le portez, vous, baron.

ROXANE, se jetant dans les bras de Christian :
Christian !

DE GUICHE, ricanant, à Cyrano :
La nuit de noce est encore lointaine !

CYRANO, à part :
Dire qu'il croit me faire énormément de peine !

CHRISTIAN, à Roxane :
Oh ! tes lèvres encor !

CYRANO :
Allons, voyons, assez !

CHRISTIAN, continuant à embrasser Roxane :
C'est dur de la quitter... Tu ne sais pas...

CYRANO, cherchant à l'entraîner :
Je sais. On entend au loin des tambours qui battent une marche.

DE GUICHE, qui est remonté au fond :
Le régiment qui part !

ROXANE, à Cyrano, en retenant Christian qu'il essaye toujours d'entraîner :
Oh !... je vous le confie !
Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie
En danger !

CYRANO :
J'essaierai... mais ne peux cependant
Promettre...

ROXANE, même jeu :
Promettez qu'il sera très prudent !

CYRANO :
Oui, je tâcherai, mais...

ROXANE, même jeu :
Qu'à ce siège terrible
Il n'aura jamais froid !

CYRANO :
Je ferai mon possible.
Mais...

ROXANE, même jeu :
Qu'il sera fidèle !

CYRANO :
Eh oui ! sans doute, mais...

ROXANE, même jeu :
Qu'il m'écrira souvent !

CYRANO, s'arrêtant :
Ça, je vous le promets !

RIDEAU