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vendredi, janvier 27, 2006

CYRANO de BERGERAC (acte 3 - scène 7)

TROISIEME ACTE
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Scène VII - ROXANE, CHRISTIAN, CYRANO, d'abord caché sous le balcon.

ROXANE, entrouvrant sa fenêtre :
Qui donc m'appelle ?

CHRISTIAN :
Moi.

ROXANE :
Qui, moi ?

CHRISTIAN :
Christian.

ROXANE, avec dédain :
C'est vous ?

CHRISTIAN :
Je voudrais vous parler.

CYRANO, sous le balcon, à Christian :
Bien. Bien. Presque à voix basse.

ROXANE :
Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en !

CHRISTIAN :
De grâce !...

ROXANE :
Non ! Vous ne m'aimez plus !

CHRISTIAN, à qui Cyrano souffle ses mots :
M'accuser, - justes dieux ! -
De n'aimez plus... quand... j'aime plus !

ROXANE, qui allait refermer sa fenêtre, s'arrêtant :
Tiens, mais c'est mieux !

CHRISTIAN, même jeu :
L'amour grandit bercé dans mon âme inquiète...
Que ce... cruel marmot prit pour... barcelonnette !

ROXANE, s'avançant sur le balcon :
C'est mieux ! -Mais, puisqu'il est cruel, vous fûtes sot
De ne pas, cet amour, l'ettouffer au berceau !

CHRISTIAN, même jeu :
Aussi l'ai-je tenté, mais tentative nulle :
Ce... nouveau-né, Madame, est un petit... Hercule.

ROXANE :
C'est mieux !

CHRISTIAN, même jeu :
De sorte qu'il... strangula comme rien...
Les deux serpents... Orgueil et... Doute.

ROXANE, s'accoudant au balcon :
Ah ! c'est très bien.
-Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ?
Auriez-vous donc la goutte à l'imaginative ?

CYRANO, tirant Christian sous le balcon et se glissant à sa place :
Chut ! Cela devient trop difficile !...

ROXANE :
Aujourd'hui...
Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?

CYRANO, parlant à mi-voix, comme Christian :
C'est qu'il fait nuit,
Dans cette ombre, à tatons, ils cherchent votre oreille.

ROXANE :
Les miens n'éprouvent pas difficulté pareille.

CYRANO :
Ils trouvent tout de suite ? oh ! cela va de soi,
Puisque c'est dans mon coeur, eux, que je les reçois ;
Or, moi, j'ai le coeur grand, vous, l'oreille petite.
D'ailleurs vos mots à vous descendent : ils vont plus vite,
Les miens montent, Madame : il leur faut plus de temps !

ROXANE :
Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.

CYRANO :
De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude !

ROXANE :
Je vous parle en effet d'une vraie altitude !

CYRANO :
Certes, et vous me tueriez si de cette hauteur
Vous me laissiez tomber un mot dur sur le coeur !

ROXANE, avec un mouvement :
Je descends !

CYRANO, vivement :
Non !

ROXANE, lui montrant le banc qui est sous le balcon :
Grimpez sur le banc, alors, vite !

CYRANO, reculant avec effroi dans la nuit :
Non !

ROXANE :
Comment... non ?

CYRANO, que l'émotion gagne de plus en plus :
Laissez un peu que l'on profite...
De cette occasion qui s'offre... de pouvoir
Se parler doucement, sans se voir.

ROXANE :
Sans se voir ?

CYRANO :
Mais oui, c'est adorable. On se devine à peine.
Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui traîne,
J'aperçois la blancheur d'une robe d'été
Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clarté !
Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes !
Si quelquefois je fus éloquent...

ROXANE :
Vous le fûtes !

CYRANO :
Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti
De mon vrai coeur...

ROXANE :
Pourquoi ?

CYRANO :
Parce que... jusqu'ici
Je parlais à travers...

ROXANE :
Quoi ?

CYRANO :
...le vertige où tremble
Quiconque est sous vos yeux !... Mais ce soir, il me semble...
Que je vais vous parler pour la première fois !

ROXANE :
C'est vrai que vous avez une toute autre voix.

CYRANO, se rapprochant avec fièvre :
Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège
J'ose être enfin moi-même, et j'ose... Il s'arrête et, avec égarement. Où en étais-je ?
Je ne sais... tout ceci, -pardonnez mon émoi,-
C'est si délicieux... c'est si nouveau pour moi !

ROXANE :
Si nouveau ?

CYRANO, bouleversé, et essayant toujours de ratraper ses mots :
Si nouveau... mais oui... d'être sincère :
La peur d'être raillé, toujours au coeur me serre...

ROXANE :
Raillé de quoi ?

CYRANO :
Mais de... d'un élan !... Oui, mon coeur,
Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur :
Je pars pour décrocher l'étoile, et je m'arrête
Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette !

ROXANE :
La fleurette a du bon.

CYRANO :
Ce soir, dédaignons-la !

ROXANE :
Vous ne m'aviez jamais parler comme cela !

CYRANO :
Ah ! si, loin des carquois, des torches et des flèches,
On se sauvait un peu vers des choses... plus fraîches !
Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon
Dé à coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon,
Si l'on tentait de voir comment l'âme s'abreuve
En buvant largement à même le grand fleuve !

ROXANE :
Mais l'esprit ?...

CYRANO :
J'en ai fait pour vous faire rester
D'abord, mais maintenant ce serait insulter
Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature,
Que de parler comme un billet doux de Voiture !
-Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel
Nous désarmer de tout notre artificiel :
Je crains tant que parmi notre alchimie exquise
Le vrai du sentiment ne se volatilise,
Que l'âme ne se vide à ces passe-temps vains,
Et que le fin du fin ne soit la fin des fins !

ROXANE :
Mais l'esprit ?...

CYRANO :
Je le hais, dans l'amour ! C'est un crime
Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime !
Le moment vient d'ailleurs inévitablement,
-Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment !
Où nous sentons qu'en nous une amour noble existe
Que chaque joli mot que nous disons rend triste !

ROXANE :
Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux,
Quels mots me direz-vous ?

CYRANO :
Tous ceux, tous ceux, tous ceux
Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,
Sans les mettre en bouquets : je vous aime, j'étouffe,
Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop ;
Ton nom est dans mon coeur comme dans un grelot,
Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,
Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne !
De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aimé :
Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai,
Pour sortir le matin tu changeas de coiffure !
J'ai tellement pris pour clarté ta chevelure
Que, comme lorsqu'on a trop fixé le soleil,
On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,
Sur tout, quand j'ai quitté les feux dont tu m'inondes,
Mon regard ébloui pose des taches blondes !

ROXANE, d'une voix troublée :
Oui, c'est bien de l'amour...

CYRANO :
Certes, ce sentiment
Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment
De l'amour, il en a toute la fureur triste !
De l'amour, -et pourtant il n'est pas égoïste !
Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien,
Quand même tu devrais n'en savoir jamais rien,
S'il ne pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse
Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !
-Chaque regard de toi suscite une vertu
Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu
A comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu compte ?
Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?...
Oh ! mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux !
Je vous dis tout cela, vous m'écoutez, moi, vous !
C'est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste,
Je n'ai jamais espéré tant ! Il ne me reste
Qu'à mourir maintenant ! C'est à cause des mots
Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux !
Car vous tremblez ! comme une feuille entre les feuilles !
Car tu trembles ! car j'ai senti, que tu le veuilles
Ou non, le tremblement adoré de ta main
Descendre tout le long des branches du jasmin !
Il baise éperdument l'extrémité d'une branche pendante.

ROXANE :
Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne !
Et tu m'as enivrée !

CYRANO :
Alors, que la mort vienne !
Cette ivresse, c'es moi, moi, qui l'ai su causer !
Je ne demande plus qu'une chose...

CHRISTIAN, sous le balcon :
Un baiser !

ROXANE, se rejetant en arrière :
Hein ?

CYRANO :
Oh !

ROXANE :
Vous demandez ?

CYRANO :
Oui... je... A Christian bas. Tu vas trop vite.

CHRISTIAN :
Puisqu'elle est si troublée, il faut que j'en profite !

CYRANO, à Roxane :
Oui, je... j'ai demandé, c'est vrai... mais justes cieux !
Je comprends que je fus bien trop audacieux.

ROXANE, un peu déçue :
Vous n'insistez pas plus que cela ?

CYRANO :
Si ! j'insiste...
Sans insister !... Oui, oui ! votre pudeur s'attriste !
Eh bien ! mais, ce baiser... ne me l'accordez pas !

CHRISTIAN, à Cyrano, le tirant par son manteau :
Pourquoi ?

CYRANO :
Tais-toi, Christian !

ROXANE, se penchant :
Que dites-vous tout bas ?

CYRANO :
Mais d'être allé trop loin, moi-même je me gronde ;
Je me disais : tais-toi, Christian !... Les théorbes se mettent à jouer. Une seconde !...
On vient !
Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute les théorbes, dont un joue un air folâtre et l'autre un air lugubre.
Air triste ? Air gai ?... Quel est donc leur dessein ?
Est-ce un homme ? une femme ?-Ah ! c'est un capucin !
Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne à la main, regardant les portes.

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